Sarkozy Kadhafi, histoire secrète d’une trahison (Catherine GRACIET; Editions Seuil; septembre 2013)

SARKOZY KADHAFI TRAHISONTout le monde se souvient de la visite du Colonel Kadhafi à Paris en décembre 2007, rencontrant le Président Nicolas Sarkozy qui dut faire face à une polémique déclenchée par son propre camp (Rama Yade en tête), s’offusquant qu’un homme comme Kadhafi puisse être accueilli de la sorte en France, pays des droits de l’homme.

Tout le monde se souvient également de l’année 2011, qui a vu la France participer à une coalition internationale en Libye, faisant chuter le pouvoir de Kadhafi, ce dernier mourant en octobre 2011 suite à une attaque en partie française contre son convoi qui fuyait vers le sud du pays.

En un peu plus de trois ans, celui qui avait eu les honneurs de la République française était abandonné de tous, laissant son pays dans une situation dramatique. Beaucoup se sont interrogés quant aux événements qui ont participé à un tel renversement de situation, mais sans parvenir à une démonstration irréfragable.

La journaliste Catherine Graciet, par ailleurs auteur de précédents ouvrages sur l’histoire politique du Maroc, cherche dans son dernier livre à expliquer la mécanique qui a abouti à la « trahison » de Sarkozy à l’encontre de Kadhafi. On peut déjà s’interroger quant à la pertinence d’un tel qualificatif qui, même s’il n’est pas dénué de sens, simplifie une relation interétatique bien plus complexe qu’il n’y paraît, et où la realpolitik semble plutôt supplanter la notion de trahison.

Saluons déjà le choix de l’auteure de ne pas se contenter de la période où Nicolas Sarkozy a été aux affaires, mais bien de procéder de temps à autres, à des incursions dans le passé pour mettre en exergue la relation ambivalente entre la Libye et la France, où des initiatives non négligeables ont été entreprises sous la présidence de Jacques Chirac et sous le mandat de l’ancien Premier ministre Lionel Jospin.

Il est vrai cependant que l’intensité des relations franco-libyennes atteint son paroxysme lorsque Nicolas Sarkozy est Ministre de l’intérieur puis Président de la République. Mais ce qui ressort de l’ouvrage de Catherine Graciet, c’est avant tout le rôle de tous ces intermédiaires, au premier rang desquels figurent Ziad Takiedinne et Alexandre Djouhri, chacun défendant un camp (Sarkozy / Chirac), qui moyennant de très grasses commissions ont permis à la France de remporter des contrats, avec plus ou moins de succès d’ailleurs.

L’auteur explique avec une rare maîtrise à ce sujet les erreurs françaises, lorsque les entreprises ne s’adressaient pas au bon interlocuteur, en général un des fils Kadhafi qui avait sous sa responsabilité un secteur industriel bien déterminé. Le récit de l’affaire des Rafales est à ce titre particulièrement éloquent.

En revanche, bien que plusieurs chapitres y soient consacrés, il est difficile d’être entièrement convaincu par l’idée selon laquelle le régime de Kadhafi aurait financé une partie de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy. Certes, des éléments factuels, des coïncidences sont suffisamment troublants pour semer le doute, mais l’auteur, faute de témoins ayant à leur disposition des preuves concrètes (copies de documents par exemple), ne parvient pas à fournir des preuves majeures. Un faisceau d’indices ne fait pas une démonstration.

C’est d’ailleurs le problème majeur de l’ouvrage : les sources sont peu nombreuses et quand elles existent, très peu refusent d’être nommées, très peu peuvent prouver leurs dires, et surtout certaines doivent être écoutées avec beaucoup de prudence, car elles ont tendance à manipuler la vérité. Ce dernier point est toujours rappelé par l’auteure qui reconnaît douter par moments de certaines informations fournies.

Les parties IV (sur le « Sarko show », titre people qui ne reflète en rien la qualité de l’analyse de l’auteure) et VI (sur « que sont-ils devenus ? » au sujet des kadhafistes) sont les plus riches en révélations et analyses. Dans le chapitre 14 sur « les aventures de Total en Libye », l’auteure livre un cas d’étude très précis qui fait par ailleurs froid dans le dos, où se mêlent transferts d’argent suspects et intérêts géostratégiques majeurs.

Au final, l’ouvrage de Catherine Graciet ne remplit que partiellement sa mission (démontrer de façon irréfutable le financement par la Libye de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007), faute de preuves suffisantes ; mais est-ce seulement possible aujourd’hui? Peut-être que dans quelques années, avec la découverte de documents et l’avancement des enquêtes en cours, les pistes avancées dans ce livre seront vérifiées. L’auteur en tout cas formule à plusieurs reprises dans son livre des hypothèses très intéressantes (liens Libye / Asie du Sud-est par exemple, liste des avoirs financiers libyens en Europe, rôle exact du Qatar…) qui mériteraient, à n’en pas douter, à être développées dans un futur proche.


Recension rédigée le 6 octobre 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.seuil.com/livre-9782021102628.htm