Le Temps des humiliés, Pathologie des relations internationales (Bertrand BADIE; Editions Odile Jacob; mars 2014)

BADIE_HUMILIESLa géopolitique est une discipline en plein essor, qui fait l’objet d’une vulgarisation accrue avec la publication de nombreux ouvrages. Ces derniers portent la plupart du temps sur des ensembles géographiques, sur des conflits ou des approches transversales comme la mondialisation, les enjeux énergétiques… Le livre qui fait ici l’objet d’une recension se distingue de la masse des livres publiés par le thème traité, à savoir l’humiliation. Apparemment « saugrenu », ce thème suscite dans un premier temps la surprise et un peu la suspicion, car à notre connaissance, aucun livre n’a été publié spécifiquement sur le sujet jusqu’à présent et on peut se demander si l’auteur ne force pas un peu le trait en proposant une lecture des relations internationales à travers ce thème. Mais une fois la lecture terminée, on arrive rapidement au constat que le dernier livre de Bertrand Badie, professeur des universités à Sciences Po Paris, est amené à devenir un classique.

Le titre, le sous-titre et la couverture du livre donnent clairement le ton de l’analyse de l’auteur : ce dernier cherche à démontrer qu’au sein du système international actuel, l’humiliation et plus précisément les humiliés occupent une place croissante, qui peuvent à moyen terme bouleverser et mettre en péril les équilibres stratégiques internationaux. L’auteur rappelle à plusieurs reprises que son travail n’est pas parfait, et que l’analyse présentée pourra être affinée au fur et à mesure des recherches effectuées sur le sujet. Néanmoins, la structure même de l’ouvrage démontre la solidité de l’argumentaire.

En consacrant une première partie à définir ce qu’est l’humiliation dans les relations internationales, ses mécanismes et ses différentes formes, il donne au lecteur, qu’il soit initié ou pas, une « notice » pour analyser dans les autres parties de l’ouvrage la place de l’humiliation dans les relations internationales. Pouvant rebuter par sa dimension théorico-historique, cette première partie n’en demeure pas moins fondamentale, car elle montre une accentuation du phénomène d’humiliation liée directement à l’évolution des rapports de force entre Etats. Alors qu’autrefois les guerres, bien que se soldant par un vainqueur et un vaincu, n’humiliaient pas directement ce dernier, lui laissant la possibilité de rester dans le jeu international pour dialoguer avec ses voisins, les XIXème et XXème siècles ont vu des bouleversements politiques et sociétaux massifs, sources de déséquilibres manifestes. L’idée était ainsi de mettre l’adversaire à terre, de lui nier le droit de refaire parti de l’ensemble auquel il appartenait auparavant. D’où un sentiment d’humiliation croissant, que l’on peut voir par exemple avec l’Allemagne vaincue de la Première guerre mondiale et qui se prépare à la « revanche » en déclenchant la seconde.

L’auteur définit quatre types d’humiliation : humiliation par rabaissement, humiliation par déni d’égalité, humiliation par relégation (cf Empire Ottoman au XIXème siècle, les pays émergeants aujourd’hui…), humiliation par stigmatisation (cf URSS et « l’empire du mal »). Ces différents types d’humiliation se retrouvent étayés d’exemples concrets dans la seconde partie de l’ouvrage où l’auteur vise à démontrer que l’humiliation structure (le terme est important) le système international. Bertrand Badie identifie trois types d’inégalités qui favorisent le sentiment d’humiliation : l’inégalité constitutive avec le passé colonial, l’inégalité structurante (signifiant que l’Autre est en dehors de l’élite) et enfin l’inégalité fonctionnelle qui fait référence aux modes de gouvernances (G7, G8, G22, etc…). Cette partie de l’ouvrage est passionnante car l’auteur revisite les interactions géopolitiques actuelles à travers le prisme de l’humiliation. Cela permet de mieux comprendre le ressenti de nombreux Etats (principalement des pays du Sud mais pas seulement) à qui l’on nie le droit à exercer pleinement leur souveraineté et leur diplomatie. D’où la présentation par l’auteur d’un « certain paternalisme diplomatique », où les puissances « historiques » (principalement européennes) fixent les règles qui les arrangent, quitte à participer à la création de crises futures en ne considérant pas les autres puissances à un niveau d’égalité.

La troisième et dernière partie de l’ouvrage fait l’hypothèse que l’humiliation croissante risque d’aboutir à un antisystème des relations internationales. En effet, l’essor des sociétés civiles démultiplie la puissance de l’humiliation et fragilise le pouvoir des Etats qui dans une certaine mesure absorbaient les phénomènes d’humiliation. Seul le dernier chapitre sur la « violence non maîtrisée » laisse un peu sur sa faim : sans doute aurait-il mérité un traitement plus complet ou à l’inverse une focalisation sur deux ou trois cas emblématiques.

Au final, Bertrand Badie réussit brillamment à légitimer l’idée que l’humiliation peut être aujourd’hui une grille de lecture pertinente de l’étude des relations internationales. Puisant ses exemples dans l’histoire plus ou moins récente, sur tous les continents, il incite le lecteur, qu’il soit spécialiste ou pas, à revisiter sa manière de comprendre et d’apprécier les relations internationales.


Recension réalisée le 4 mars 2015

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