Du Printemps arabe… à l’automne islamiste? (Walid PHARES; Editions Hugo et Compagnie; octobre 2013)

PRINTEMPS_ARABE_AUTOMNE_ISLAMISTE_PHARESLes livres sur le Printemps arabe commencent à remplir les librairies, pour le meilleur et pour le pire, certains écrits « à chaud » avec un fort risque de faire une analyse erronée, tandis que d’autres demeurent dans le général pour donner une vision d’ensemble, mais où manquent des clés de compréhension essentielles. A cette collection d’ouvrages relatant le Printemps arabe, d’autres se prennent à faire de la prospective avec un angle intellectuel très orienté et souvent tourné sur le fameux « automne islamiste ». Sans juger de la véracité d’une telle affirmation (que je ne partage pas néanmoins), je soulignerai simplement que nous parlons de phénomènes extrêmement complexes, qui doivent s’apprécier sur la durée, et où il faut éviter le dogme des médias qui veulent des réponses simplistes en un temps extrêmement court.

Le livre qui fait ici l’objet d’une recension semble à son titre tomber dans ce travers, laissant supposer qu’il s’agit d’une énième analyse du Printemps arabe avec pour conclusion (même si le point d’interrogation est présent !) la victoire de l’islamisme. Or, il n’en est rien, preuve qu’un titre peut parfois desservir un livre. Le titre retenu est extrêmement réducteur et ne reflète en aucun cas la richesse d’analyse produite par l’auteur.

Ce dernier, Walid Pharès (d’origine libanaise), est un expert des questions géopolitiques au Proche et Moyen-Orient qui a, entre autres, été le conseiller de Mitt Romney sur cette partie du monde pour le moins conflictuelle. A première vue, pour un lecteur européen, une certaine appréhension peut se faire jour vu l’ « obamania » qui existe depuis plusieurs années. Mais c’est au contraire une chance d’avoir accessible en français la pensée stratégique d’un spécialiste américain classé du côté Républicain et qui intervient notamment sur la chaîne conservatrice américaine Fox News. L’idée n’est pas d’être d’accord ou pas avec lui, mais bien de prendre conscience qu’il y a plusieurs manières de voir les événements géopolitiques au Proche et Moyen-Orient.

Dans un premier temps, les premiers chapitres créent une certaine inquiétude devant le vocable idéologique employé par l’auteur, où l’on a l’impression d’avoir à faire à un discours pour un militant républicain, avec des partis pris assez discutables et une vision des événements pour le moins orientée (ses comparaisons entre les anciennes républiques soviétiques et les pays du Printemps arabe sont pour le moins problématiques).

Mais très vite, l’ouvrage de Walid Pharès gagne en intérêt grâce à une analyse passionnante de la stratégie (ou plutôt dans certaines situations de la non-stratégie) des Administrations Bush & Obama et des structures gouvernementales concernées pour la question du Proche-Orient, trop concentrée sur le conflit israélo-palestinien comme le déplore l’auteur. Ce dernier insiste également à de nombreuses reprises sur les influences que subissent les universitaires spécialistes de la région, en raison de fonds provenant des sociétés pétrolières. On aurait aimé que l’auteur aille plus loin dans sa dénonciation des connivences entre intellectuels américains et sociétés ayant des intérêts au Moyen-Orient, en expliquant les circuits de financement par exemple.

Walid Pharès démontre avec brio que les Etats-Unis, et l’Occident dans son ensemble, ont considéré les événements du Printemps arabe d’un point de vue binaire, ne prenant en compte que les opposants islamistes (qui sont en réalité les ennemis de l’Occident) et les dictateurs encore en place. En rappelant de façon assez froide les actions d’islamistes à l’encontre des intérêts occidentaux dans la région, l’auteur montre que l’Occident s’est fourvoyé et qu’il a aidé des adversaires de ses propres valeurs à s’attaquer à lui. Il insiste, ce qui fera réagir beaucoup de personnes, sur l’impossibilité pour les islamistes de diriger de manière démocratique un pays. On peut d’ailleurs lui reprocher, et cela se vérifie à de nombreuses reprises dans l’ouvrage, d’adopter une grille de lecture occidentale de ce qui est bon ou pas, ce qui est un comble vu son histoire personnelle et sa connaissance des enjeux géopolitiques régionaux. On distingue clairement sa tendance « interventionniste » (l’ingérence ne semble pas lui poser de problème, du moment que c’est pour établir des démocraties) et sa ligne d’action marquée par la protection des droits de l’homme.

A ce sujet, Walid Pharès est un des rares experts à véritablement parler des minorités dans les pays touchés par les Printemps arabes. Il évoque leur sort peu enviable et regrette que l’on ne prenne pas les mesures suffisantes pour les protéger. Dans le même esprit, il indique être partisan d’une troisième voie (autre que celle des dictateurs ou que celle des islamistes), laïque, cherchant le compromis pour une sortie politique par le haut (en d’autres termes plus de démocratie). Toutefois, il est conscient également que cette solution est difficile à mettre en place, en raison de la désorganisation manifeste de ces mouvements de la société civile face à des islamistes très bien structurés, ce qui ne les empêchera pas d’être incapables de gouverner correctement la Tunisie et l’Egypte. A cette première raison, il convient d’en ajouter une autre, rarement évoquée par l’auteur : le réel poids politique de cette opposition laïque… Est-elle réellement représentative de l’opinion majoritaire du peuple, ou bien n’est-ce qu’un groupe adhérent aux valeurs occidentales mais déconnecté de la base ?

Il est en tout cas trop tôt pour distinguer la trajectoire des Printemps arabes que l’auteur avait prédits dans un précédent livre. Il est clair que des soubresauts sont à prévoir, en raison des luttes entre islamistes, partisans des anciens dirigeants renversés, défenseurs de la démocratie. L’auteur ne tire pas de conclusion hâtive, mais met clairement en garde l’Occident qui est aujourd’hui davantage spectateur qu’acteur, ne comprenant pas les conséquences d’une prise de pouvoir généralisée des islamistes. Mais ces derniers ne semblent pas être aussi forts que l’affirme l’auteur, comme en témoignent leur recul (même temporaire…) en Tunisie et en Egypte. Certes, ils reviendront, mais ils savent, et le monde entier également, qu’ils devront faire avec des opposants déterminés. C’est le message d’espoir indirectement évoqué par l’auteur.

Pour conclure, que l’on soit d’accord ou pas avec lui, le livre de Walid Pharès mérite d’être lu par tous et travaillé par les étudiants en sciences politiques ou en relations internationales. Il permet d’élargir son champ d’analyse sur une région complexe, en pleine mutation, et donne des clés pour expliquer une politique étrangère américaine pas toujours comprise en Europe.

Agréable à lire, très bien traduit, c’est à la fois un livre sérieux de géopolitique régionale mais également un témoignage fort d’un intellectuel engagé, aux idées intéressantes et sortant des lieux communs.


Recension rédigée le 11 février 2014

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.hugoetcie.fr/Hugo-Doc/Catalogue/Du-printemps-arabe-a-l-automne-islamiste