Cyberstratégie l’art de la guerre numérique (Bertrand BOYER; Editions Nuvis; mai 2012)

CYBERSTRATEGIE L'ART DE LA GUERRE NUMERIQUELes ouvrages sur le cyberespace ont tendance à croître, du fait d’une actualité chargée sur le sujet. Se focalisant bien souvent sur des thèmes spécifiques (analyse d’un acteur, études sociologiques…), ils ne permettent pas d’avoir une vue d’ensemble des implications que suppose le cyberespace. C’est encore plus vrai concernant la cyberstratégie, champ d’étude qui semble à première vue correspondre à une niche et dont l’intérêt serait limité. Les cyberattaques en constante augmentation, les discours des dirigeants politiques qui abordent désormais le cyberespace comme un enjeu de sécurité nationale, l’annonce par certains que la cyberguerre a déjà commencé, font au contraire de la cyberstratégie une nécessité certaine, aussi bien pour les lecteurs intéressés par ces questions que pour les militaires chargés d’intégrer cette nouvelle dimension de la stratégie dans leur corpus intellectuel.

C’est fort de ce constat que l’ouvrage de Bertrand Boyer, « la cyberstratégie l’art de la guerre numérique », prend tout son sens et mérite que l’on prenne le temps de discuter des idées avancées. Militaire, l’auteur est également ingénieur ce qui lui permet d’associer deux compétences rares dans ce domaine d’étude : une solide connaissance de la stratégie militaire et une capacité à maîtriser les enjeux techniques et technologiques du cyberespace. L’auteur évite en tout cas le double piège d’une écriture « geek » et d’une vision simpliste de la réalité du cyber qui aurait affaibli sa réflexion cyberstratégique.

L’ouvrage suit une logique simple et efficace avec une décomposition en trois livres : méthode stratégique et milieu (présentation du cyberespace), de la nature de la cyberguerre (étude globale des implications de la cyberguerre), les fondements de la cyberstratégie (proposition d’une stratégie numérique globale indirecte). A partir des grands penseurs de la stratégie militaire (Sun Tzu, Clausewitz…), Bertrand Boyer remet en cause un certain nombre d’idées toutes faites, en particulier sur la notion de cyberguerre qui, comme il le démontre avec efficacité, est très discutable aussi bien dans sa conception que dans sa réalité concrète. Comme il le rappelle à juste titre, « dans le cyberespace, il n’y a ni guerre ni paix, mais tension permanente » (p.150).

L’auteur privilégie la réflexion permanente à l’apport de réponses, sans doute parce que la complexité du sujet tend à une aporie de solutions. Ainsi, plusieurs définitions s’élaborent au fur et à mesure de la lecture ; nous retiendrons néanmoins la plus simple (mais aussi la moins précise) : « la cyberstratégie pourrait alors se définir comme l’étude des principes et des modalités de l’affrontement dans, par et pour le cyberespace » (p.28). Il en va de même pour le cyberespace, pensé sous deux approches différentes mais complémentaires : sémantique (sens de l’information), syntaxique (le flux de l’information) et lexicale (le stock d’information) ET / OU physique / logique / cognitive.

L’élaboration d’une cyberstratégie nécessitant une connaissance globale des caractéristiques du cyberespace, l’auteur étudie également la dimension juridique tout en constatant la faiblesse de cette dernière en dépit de différentes initiatives comme la Convention de Budapest en 2011 pour la partie cybercriminalité. Il revient également sur plusieurs actualités du cyber comme Wikileaks ou Anonymous, mais sans pour autant analyser en profondeur les mécanismes de ces deux entités, ce qui aurait pourtant affiné sa réflexion cyberstratégique.

Pour ceux ayant déjà des connaissances des enjeux du cyberespace, seul le dernier « livre » sur la cyberstratégie à proprement parler apportera de nouvelles connaissances. Il demeure en tout cas un excellent livre pour aborder avec sérieux des questions complexes, car il ne se perd pas dans des considérations militaro-stratégiques qui pourraient perdre le lecteur, mais sans pour autant sacrifier à la transdisciplinarité, qui fait clairement la force du livre.

L’ouvrage de Bertrand Boyer pose les jalons d’une réflexion cyberstratégique à poursuivre et à affiner car, comme il le rappelle : « le cyber conflit est (…) par nature à repenser systématiquement » (p.188).


Recension rédigée le 17 février 2013

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