Islamistan, visages du radicalisme (Claude Guibal; Editions Stock; février 2016)

IslamistanIslamisme, islamisme politique, terrorisme islamiste, etc… Ce mot « islamisme » et ses dérivés sont repris en boucle dans le débat public depuis des mois, sans que les protagonistes ne questionnent les concepts qu’ils emploient. Le résultat est simple et malsain : des confusions sémantiques en tout genre qui conduisent à une caricature et à une stigmatisation d’une religion et de ses croyants. Ces derniers sont ainsi de plus en plus souvent réduits à un titre, « islamistes », sans que cela ne reflète leur mode de pensée.

C’est dans ce contexte que doit s’apprécier la lecture de l’essai « Islamistan, Visages du radicalisme » de Claude Guibal, journaliste à Radio France. Le titre peut surprendre dans un premier temps, car on craint une volonté de généraliser un monde musulman ô combien multiple, mais le sous-titre rassure et esquisse la fine analyse de l’auteur. Il est question des visages du radicalisme, en d’autres termes d’étudier le polymorphisme de l’islamisme, que ce soit au niveau géographique, sociétal, etc…

La force principale de l’ouvrage réside dans l’approche terrain revendiquée par l’auteur. Longtemps correspondante terrain (en particulier en Egypte), elle offre au lecteur des témoignages multiples, à même de nous aider à comprendre la complexité du concept d’islamisme. Elle fait ainsi appel à des témoins issus de différents pays, de différentes cultures, de différents milieux professionnels, leur donnant longuement la parole pour tenter d’expliquer l’évolution de la réalité de l’islamisme, dont le sens peut varier à chaque rencontre de l’auteur.

Le livre s’articule autour d’une dizaine de chapitres thématiques, permettant au lecteur d’entrevoir les réalités de l’islamisme en Egypte principalement, mais aussi en Arabie saoudite, en Syrie, en Iran, etc… Le cas égyptien est le plus longuement et le mieux traité de l’ouvrage. L’auteur constate page 11 qu’il n’a fallu qu’une « poignée d’années à peine pour que, en Egypte, le voile ne devienne la norme chez les musulmanes, et le niqab, presque une banalité. (…) Pas un milieu qui n’ait été épargné ». Ce phénomène s’explique en partie d’après l’auteur par une « réislamisation du pays entamée dans les années 1970, entretenue par les travailleurs partis pour le Golfe et revenus, au début des années 1990, avec la guerre du Golfe, pétris des normes wahhabites en vigueur en Arabie saoudite et dans les Emirats ».

L’auteur déplore que l’islamisme soit devenu un mot fourre-tout, dont la puissance d’évocation écrase tout (page 16) et qui n’est pas forcément utilisé par les musulmans. Claude Guibal donne ainsi la parole à un Egyptien pour qui personne ne se définit comme islamiste. Certes, ce n’est qu’un témoignage mais il montre que la perception même de l’islamisme est tout sauf unique.

Dans sa présentation de la situation en Egypte, l’auteur livre une analyse de grande qualité sur le rôle et la perte de puissance des Frères musulmans (elle parle même de crépuscule dans le chapitre 3), bien qu’ils aient essayé d’adopter différentes stratégies afin de ne plus susciter la crainte au sein de la population en changeant leur image. Le portrait fait de Mohamed Morsi al-Ayat, surnommé « la roue de secours », avant son accession au pouvoir, éclaire sous un jour très intéressant le destin de cet homme et explique en partie les raisons de son échec. Sa rencontre avec Gamal al-Banna, frère d’Hassan al-Banna fondateur des Frères musulmans, rappelle les dissensions internes chez les Frères musulmans, Gamal al-Banna étant très critique sur la dérive autoritaire et la gouvernance aveugle incarnées par Mohamed Morsi, dont le slogan était : «L’islam est la solution, le Coran est notre constitution ».

Les portraits se suivent et se complètent de leurs différences pour aboutir à une volonté partagée par de nombreux interlocuteurs de repenser l’islam aujourd’hui figé. Cela ne peut se faire facilement, le renouveau religieux passant parfois pour une réislamisation à grands pas, provoquant une réaction de rejet. Au travers des portraits proposés par l’auteur, on remarque un même phénomène : il y a deux réalités, le visible et l’invisible. Ainsi, en Arabie saoudite à  Jeddah se trouve l’université de Dar al-Hekma réservée aux femmes. Ces dernières bénéficient d’une éducation supérieure de bon niveau, mais doivent toujours se couvrir devant un homme (mais est-ce contradictoire pour elles ?). Un des témoins, Nauf (chapitre 6), conduit mais a passé le permis à l’étranger. Il y a donc des débuts de libertés supplémentaires, mais cela se fait toujours par petites étapes, en intégrant les règles religieuses dans des proportions plus ou moins importantes, le tout étant de ne pas se faire arrêter par les muttawas, la police religieuse.

Comme le rappelle l’auteur à juste titre page 86, les Saoud ont laissé le contrôle de la société aux religieux, en échange d’une forme d’adoubement, un « sceau de légitimité divine », tandis qu’eux gardaient la main sur le reste, l’argent, la guerre et la politique étrangère. Les passages sur l’Arabie saoudite nous poussent à voir ce royaume comme un pays de contrastes, à la fois rétrograde sur de nombreux aspects, mais capable en même temps de nommer une femme (présentée dans l’ouvrage), chef de clinique.

L’un des chapitres les plus intéressants porte sur l’islam 2.0 avec une étude précise et documentée du site IslamOnline, qui était diffusé en arabe et en anglais, attirant plus de trois millions de visiteurs par mois. L’objectif de ce site, dont le projet est né au Qatar, était de remettre l’islam au centre de tout. Son succès s’est brutalement arrêté peu de temps avant les Printemps arabes, lorsque les investisseurs qataris ont décidé de la fermeture du site, jugeant ce dernier trop moderniste. Encore un exemple des tiraillements qui secouent l’islam entre ceux qui souhaitent le figer et ceux qui souhaitent l’adapter au monde actuel.

Au terme de cet ouvrage, force est de constater que l’auteur a réussi son pari. Loin de vouloir donner des leçons et imposer une définition de l’islamisme (une seule définition globalisante ferait-elle sens d’ailleurs ?), Claude Guibal incite le lecteur à penser d’une autre manière le radicalisme islamique, qui doit être considéré comme multiple pour éviter approximations et contrevérités. Son choix éditorial, basé sur des portraits et des mises en contexte, est excellent et devrait être vivement conseillé aux chercheurs qui travaillent sur ce thème et sur le Moyen-Orient en général. Très bien écrit, accessible à tous sans tomber dans le simplisme, « Islamistan, visages du radicalisme » est à conseiller aussi bien à des étudiants qui s’intéressent à l’islam, au Moyen-Orient, qu’aux citoyens soucieux d’avoir des éléments de réflexion pour participer au débat public.

Souhaitons que dans une réédition, l’auteur puisse ajouter un chapitre sur la perception de l’islamisme dans d’autres aires géographiques que le Moyen-Orient, en Asie par exemple, où l’islam occupe dans certains états une place importante.


Recension réalisée le 6 août 2016

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L’Etat islamique, Anatomie du nouveau Califat (Olivier HANNE, Thomas FLICHY DE LA NEUVILLE; Editions Bernard Giovanangeli Éditeur; novembre 2014)

etatislamiqueLa littérature sur l’Etat islamique ou Daesh commence à être de plus en plus riche, ce qui est une bonne chose pour qui cherche à comprendre la menace que constitue cette entité et contre qui aucune réelle stratégie n’a porté ses fruits, voire n’a été réellement élaborée jusqu’à présent. On côtoie des livres décevants (voir cette recension http://livres-et-geopolitique.fr/le-califat-du-sang-alexandre-adler-editions-grasset-novembre-2014/) et des livres de qualité (voir cette recension http://livres-et-geopolitique.fr/le-retour-des-djihadistes-patrick-cockburn-editions-equateurs-documents-novembre-2014/). L’ouvrage qui fait l’objet ici d’une recension s’inscrit clairement dans cette seconde catégorie.

Le titre du livre, l’Etat islamique, et surtout son sous-titre Anatomie du nouveau Califat promettent beaucoup et ne déçoivent guère : en effet, les deux auteurs, Olivier Hanne et Thomas Flichy de la Neuville, ont adopté une approche multifactorielle (historique, culturelle, religieuse, sociétale) à même de donner des clés pour mieux cerner la réalité dangereuse que constitue l’Etat islamique.

Leur analyse rappelle à juste titre que Daesh est né du chaos irakien en 2003 ; la faillite de l’Etat irakien a permis l’émergence de groupes terroristes djihadistes qui ont pu se développer relativement rapidement, profitant au passage d’une gouvernance catastrophique avec Nouri al-Maliki qui a favorisé l’opposition chiite / sunnite par sa politique communautariste. Mais à la différence d’un groupe comme Al-Qaïda qui avait pour stratégie d’agir sur tous les continents sans un réel ancrage local, l’Etat islamique (EIIL pour Etat islamique en Irak et au Levant créé en 2013 qui a succédé à l’Etat islamique d’Irak fondé en 2006) a pour but de s’implanter localement et durablement dans un espace qui se trouve aujourd’hui à cheval sur la Syrie et l’Irak.

Sa montée en puissance et sa prise de leadership sur Al-Qaïda se sont réalisées « grâce » à la guerre en Syrie, où Daesh a montré de redoutables qualités : à la tête de troupes toujours plus nombreuses et très motivées (à la différence de l’armée irakienne qui s’est enfuie lors de la bataille de Mossoul par exemple alors qu’elle était bien plus nombreuse et mieux équipée), Daesh parvient à s’emparer grâce à un armement efficace de villes stratégiques (Raqqa en Syrie par exemple) et à y imposer ses règles de vie. Ses victoires rapides et sa capacité à imposer sa loi s’expliquent par deux facteurs majeurs : une brutalité dans les combats et dans le traitement réservé aux ennemis (militaires, religieux, etc…), ainsi qu’une guerre de propagande parfaitement orchestrée (Daesh est l’organisation la plus efficace en la matière aujourd’hui) qui inspirent la crainte au sein des populations civiles.

Ce proto-état qui se dessine est évidemment source d’un accroissement des tensions dans la région avec une redistribution des pouvoirs. Le problème est que bien que les Etats de la région considèrent Daesh comme une menace pour la stabilité de leur pouvoir, ils ne sont pas forcément d’accord sur les raisons de cette menace et surtout beaucoup se satisfont des crises que pourraient connaître leurs voisins. Pourtant, il y urgence à agir collectivement, car après l’Irak (qui n’a d’état que le nom désormais), la Syrie (qui résiste grâce à Bachar Al-Assad et aux forces kurdes), d’autres pays risquent d’être les prochaines cibles de l’Etat islamique : l’Arabie Saoudite, la Jordanie et sans doute des pays du Maghreb, où les groupes terroristes se développent de plus en plus.

Cet état en construction a une dimension historique et religieuse importante, qui participe de sa tentative de légitimation. Le terme de califat n’est pas anodin, de même que les mots et les symboles employés par l’émir Abu Bakr al-Baghdadi qui s’emploie à établir des connexions avec une version (biaisée il est vrai) d’un islam médiéval rigoriste, voire fanatique. C’est sans doute la partie de l’ouvrage la plus intéressante car elle apporte un degré d’analyse sur cette dimension religieuse et surtout sur cette propagande religieuse que l’on ne retrouve pas ailleurs, et ce sans tomber dans la caricature. Sa lecture est tout à fait complémentaire d’autres bons livres comme celui de Patrick Cockburn.

Publié en novembre 2014, l’Etat islamique, Anatomie du nouveau Califat est un livre rigoureux aux analyses pertinentes qui se vérifient. L’exercice est d’autant plus périlleux que les événements sont en cours et qu’il est difficile d’avoir du recul et de sortir du simple factuel. Pourtant, les deux auteurs réussissent brillamment l’exercice via une réflexion historique qui révèle les tendances lourdes de cette entité terroriste et des enjeux géopolitiques de la région. C’est suffisamment rare pour être souligné.

Très bien écrit, adoptant un plan classique mais efficace (l’avènement de l’Etat islamique, le Califat islamique, la recomposition du Moyen-Orient), ce livre mérite d’être lu et relu pour aider à la réflexion et compléter les informations des médias. Tout au plus regrettera-t-on la clarté des cartes (pourtant très utiles) et le niveau des scénarii en guise de conclusion qui, bien que très intéressants, auraient mérité quelques pages de détails supplémentaires.


Recension réalisée le 22 juin 2015

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L’Aigle égyptien, Nasser (Gilbert SINOUE; Editions Tallandier; février 2015)

NASSER_TALLANDIERL’Egypte est un des pays qui a été le plus impacté par les Printemps arabes. Le départ forcé d’Hosni Moubarak a laissé place aux Frères musulmans (arrivés de manière légale et démocratique, ce qui est trop souvent oublié) qui ont été chassés du pouvoir par un coup d’Etat perpétré le 3 juillet 2013, permettant au Général al-Sissi de s’emparer de la présidence. Cette instabilité politique a plongé le pays dans un chaos économique sans précédent et ruiné les aspirations de ceux qui ont « fait » le Printemps arabe égyptien, qui se retrouvaient sur la place Tahrir au Caire pour signifier leur souhait d’un profond changement avec une vraie république démocratique. Cette situation politique et géopolitique singulière, fruit d’intérêts puissants et divergents au sein d’une Egypte où le poids de l’armée est considérable, est difficile à comprendre réellement si on ne se place pas dans une démarche d’historien. A ne se concentrer que sur les quatre dernières années de l’histoire de l’Egypte, on ne peut que se borner à du factuel et à des conjectures pour le moins hasardeuses.

Essayer de comprendre l’Egypte, cela peut se faire via l’étude de ceux qui ont cherché à la « façonner », à lui donner un sens et une direction. L’une des figures marquantes de l’Egypte est assurément Gamal Abdel Nasser (appelé en général simplement Nasser) qui a marqué de son empreinte pour de bonnes et de mauvaises raisons l’histoire de l’Egypte au XXème siècle. Le genre biographique n’est pas toujours le plus approprié pour avoir une réflexion géopolitique mais Gilbert Sinoué y parvient de manière remarquable dans sa biographie de Nasser intitulée « L’aigle égyptien ». Avec un vrai talent d’écriture, l’auteur fait du lecteur un spectateur de premier plan et averti de la vie de Nasser, personnage au final assez méconnu et souvent cantonné à des caricatures. Gilbert Sinoué a fait le choix de commencer sa biographie dès l’enfance de Nasser et d’y consacrer une partie conséquente, ce qui est judicieux car cela permet de comprendre les traits de caractère du futur président de la République d’Egypte. A l’inverse, on peut regretter que les dernières années de sa vie soient insuffisamment développées et qu’il n’y ait pas de véritable réflexion de l’auteur sur ce qu’est le « nassérisme » bien qu’il distille tout au long de l’ouvrage des éléments de réponse.

Suivant son père fonctionnaire durant l’enfance, Nasser décide ensuite de demeurer au Caire pour poursuivre ses études. Pas vraiment destiné à la carrière militaire, il va pourtant poursuivre dans cette voie, démontrant très rapidement des qualités de courage, de réflexion, qui lui seront bien utiles pour la suite. C’est également une personne qui veut s’opposer contre les injustices et permettre à l’Egypte de redevenir une grande nation, un tel changement passant nécessairement par le départ des Britanniques. Parfaitement conscient que ces derniers sont les vrais détenteurs du pouvoir en Egypte avec un roi Farouk n’ayant pas les qualités nécessaires pour être un grand dirigeant et surtout une armée mal organisée, corrompue à tous les niveaux, Nasser va méthodiquement mettre en place une stratégie visant à expulser les Britanniques de l’Egypte et à réduire les inégalités structurelles et dramatiques que connaissent les Egyptiens.

Militaire depuis 1938, Nasser participe à la guerre israélo-arabe de 1948-1949 où il fait montre d’un courage et d’une détermination sans faille, mais il constate l’état déplorable de l’armée, mal équipée, mal dirigée, et qui essuie de lourdes défaites qui brisent le moral des troupes et de la population. Décidant d’agir de son propre chef (les canaux classiques de communication étant inefficaces), il fonde le mouvement des officiers libres où figure d’ailleurs Anouar el-Sadate, qui succèdera à Nasser à sa mort.

Patiemment, avec le risque permanent d’être dénoncés, les officiers libres s’organisent, se structurent malgré leurs différences idéologiques que parvient à apaiser Nasser, et qui est parfaitement décrit par l’auteur. Le passage sur le rôle des Frères musulmans et leur perception négative par Nasser est particulièrement éclairant vu le rapport de forces Armée / Frères musulmans aujourd’hui.

En juillet 1952, un coup d’état militaire est déclenché par les officiers libres qui réussissent au prix de peu de morts à faire abdiquer le roi Farouk mettant ainsi fin à la monarchie. Mais de manière prudente (et calculée ?), Nasser propulse sur le devant de la scène le Général Mohammed Naguib qui devient le premier président de la République d’Egypte un an après le coup d’état. Les deux hommes, bien que travaillant ensemble (Nasser est le Premier ministre adjoint de Naguib qui cumule les fonctions de Premier ministre et de Président), s’opposent de plus en plus sur la manière de conduire les affaires de l’Egypte, dont la situation économique est particulièrement préoccupante. Le président Naguib est contraint de démissionner en novembre 1954, laissant ainsi le champ libre à Nasser, qui crée une assemblée constituante chargée de rédiger la Constitution républicaine. Le référendum de 1956 valide la nouvelle constitution et permet à Nasser d’accéder à la présidence.

Son arrivée aux plus hautes fonctions suscite l’enthousiasme de la population et la crainte chez les Occidentaux qui se méfient de la politique panarabe qu’il souhaite mette en place. L’auteur explique très bien que la décision de Nasser de se tourner vers l’URSS pendant la Guerre Froide est moins dictée par un partage d’idées communes que par un délaissement des Etats-Unis qui n’ont pas pris Nasser au sérieux et qui ont joué le rapport de force au lieu d’avoir des relations diplomatiques apaisées avec le leader égyptien. Ce dernier provoque également la colère des Britanniques par son refus d’adhérer au Pacte de Bagdad (ou Traité d’organisation du Moyen-Orient), censé bloquer l’influence de l’URSS dans la région. Nasser y voit une manifestation de l’impérialisme occidental qui va à l’encontre de sa stratégie, qui consiste au contraire à ce que les pays arabes s’extraient des influences occidentales pour s’affirmer comme de véritables puissances indépendantes. Les tensions s’accroissent fortement avec le refus des Occidentaux de financer la construction du barrage d’Assouan, pourtant jugé utile pour le développement économique de l’Egypte (électricité, agriculture…).

S’en suit la crise de Suez avec la nationalisation de la compagnie du canal en 1956. Cette partie du livre est très intéressante car elle permet de voir un événement historique assez connu d’un autre point de vue que celui exprimé en général, à savoir celui des Occidentaux. La gestion calculée de cette crise par Nasser qui résiste suffisamment pour que la pression change de camp et porte sur la France, le Royaume-Uni et Israël qui seront contraints par les Etats-Unis et l’URSS à se replier permet au leader de l’Egypte d’accroître sa renommée dans l’ensemble du monde arabe (même si des pays demeurent opposés à sa stratégie à l’instar de l’Arabie saoudite). L’auteur évoque par ailleurs la création de la RAU ou République arabe unie en 1958 (qui disparaîtra en 1961), qui lie la Syrie et l’Egypte. C’est un épisode assez peu connu de l’histoire de ces deux pays et Gilbert Sinoué a bien fait de l’évoquer car il montre aussi bien l’étendue de l’aura de Nasser dans la région que les limites de sa vision panarabe qui ne répondait pas nécessairement aux aspirations des populations concernées.

Sur le front intérieur, Nasser entend moderniser l’économie et procède à plusieurs réformes à partir de 1962, mais elles se feront de manière brutale, en particulier pour celle sur la redistribution des terres agricoles, où les propriétaires de vastes superficies résisteront à la politique du président. Nasser semble prendre conscience que l’Egypte, bien qu’ayant besoin de réformes en profondeur, est un pays qui a besoin de temps pour changer. Ses difficultés au niveau national se cristallisent avec sa réélection en 1965, où le suspens était pour le moins absent puisqu’il n’y avait pas d’autres candidats autorisés à se présenter.

Celui qui fut président du mouvement des non-alignés en 1964 va connaître avec la guerre des Six jours de 1967 son pire revers, aussi bien politique, militaire, stratégique que diplomatique. Israël, en réaction au blocus du détroit de Tiran par l’Egypte le 23 mai 1967, va attaquer cette dernière, ainsi que la Jordanie et la Syrie. Nasser s’était préparé à cet affrontement et avait accumulé une quantité d’armements (soviétiques), de matériels qui étaient censés lui permettre d’infliger des lourdes pertes à l’ennemi. Au lieu de cela, en une journée, l’aviation égyptienne est détruite et les autres jours correspondent à des replis désordonnés de l’armée égyptienne qui essuie des pertes nombreuses. Nasser est anéanti : en plus de cette défaite militaire (cf responsabilité d’Abdel Hakim Amer), l’Egypte perd la bande de Gaza et la péninsule du Sinaï. Lui qui entendait faire de l’Egypte une puissance forte et incontournable dans la région décide de démissionner après cette déflagration politico-militaire. Cependant, il se maintient au pouvoir suite à de grandes manifestations (organisées ?) de la population qui ne veut pas perdre celui qui a cherché à insuffler un nationalisme à l’Egypte. Les dernières années de son mandat sont pour le moins troubles avec des dérives autoritaires qui ralentissent le développement du pays. Il meurt en 1970 après le sommet de la ligue arabe, remarquablement décrit par l’auteur au passage.

Gilbert Sinoué a réussi un exercice compliqué : raconter l’histoire politique d’un personnage complexe, qui a divisé et qui divise encore. Il évite de tomber dans le piège de la glorification de son sujet et n’hésite pas à détailler les critiques qui ont été faites à Nasser. Il permet de comprendre le poids de cet homme qui souhaitait une plus grande justice sociale (la partie réformes sociales / économiques est peu détaillée malheureusement), la fin de l’impérialisme occidental et la grandeur de l’Egypte. Il est clair qu’à la lecture de l’ouvrage le bilan est très contrasté, mais un seul homme, même bien entouré, pouvait-il relever de tels défis ?

Agréable à lire, très bien documenté, « L’aigle égyptien » est une très bonne biographie qui évite de manière intelligente les limites structurelles du genre. C’est un ouvrage utile pour qui s’intéresse à l’histoire de l’Egypte, au panarabisme et de manière générale à l’histoire de la région MENA au XXème siècle. Certes, Nasser est mort depuis plus de quarante ans, mais de nombreux aspects de l’Egypte de son temps se retrouvent aujourd’hui, aussi bien positivement que négativement.


Recension réalisée le 30 avril 2015

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.tallandier.com/livre-9791021008533.htm

Le retour des djihadistes (Patrick COCKBURN; Editions Équateurs Documents; novembre 2014)

EI_COCKBURNL’Etat islamique ou Daesh occupe depuis un an une place spécifique dans les médias qui décrivent ses exactions, soulignent la surprise et les réactions peu efficaces des politiques, et participent indirectement à la reconnaissance de cette organisation terroriste en se bornant à du factuel au lieu d’analyser les véritables enjeux. Il est vrai que la tâche est difficile car le phénomène Daesh est récent et surtout dangereux à approcher. D’où des analyses d’ « experts » peu précises, et souvent fausses, entre exagération et sous-estimation.

Seule une poignée de personnes peuvent légitimement parler de Daesh. Il s’agit surtout de personnes ayant été « sur le terrain », ayant vécu plusieurs années en Syrie ou en Irak pour comprendre réellement les ressorts des sociétés et les rapports géostratégiques. Patrick Cockburn en fait clairement partie : correspondant au Moyen-Orient pour le quotidien The Independant, il connaît parfaitement la région et en particulier l’Irak, pays à qui il a consacré plusieurs ouvrages.

Son dernier livre qui fait ici l’objet d’une recension s’intitule « le retour des djihadistes » avec pour sous-titre « aux racines de l’Etat islamique ». Dans un ouvrage d’un peu moins de 180 pages, articulé autour de six chapitres, Patrick Cockburn dresse un remarquable (et grave !) panorama géopolitique de la zone Irak / Syrie / Arabie saoudite. Evitant le piège de simplement décrire les actions actuelles de Daesh, il s’intéresse aux tendances qui ont favorisé l’émergence de ce groupe terroriste qui entend s’ancrer dans un territoire pour mettre en pratique sa vision ultra-rigoriste de l’islam salafiste, à la différence d’Al-Qaïda qui souhaitait étendre le djihad au niveau mondial.

Passé le parallèle avec le nazisme des années 30 qui ne nous semble pas pertinent, l’analyse de Cockburn permet de comprendre que Daesh est né en partie des erreurs multiples des Occidentaux. En ne s’en prenant pas aux vrais financeurs du terrorisme après le 11 septembre 2001, à savoir l’Arabie saoudite et l’Afghanistan, les Américains se sont trompés d’ennemi et se sont aventurés dans une guerre en Afghanistan qui, au lieu de mettre fin au terrorisme, n’a fait que le renforcer. De même, l’intervention en Irak a été la première étape d’un chaos croissant dans la région, et qui va à l’encontre des intérêts occidentaux dans la région (le rôle de l’Iran comme puissance régionale). En déstabilisant profondément et durablement l’Irak via la non-utilisation des forces armées irakiennes existantes, via la nomination de dirigeants qui ont divisé le pays d’un point de vue confessionnel, les Etats-Unis ont préparé le terrain pour des groupes terroristes qui ont pu profiter de la désorganisation générale des services de sécurité.

Le cas syrien est emblématique de l’incapacité stratégique des Occidentaux à favoriser la paix dans la région : en annonçant avec précipitation la chute de Bachar Al-Assad, sous-estimant sa force et ses soutiens régionaux, les Occidentaux ont plongé le pays dans une catastrophe humanitaire et politique. L’opposition, divisée, mal organisée, a été très rapidement gangrénée par des groupes terroristes djihadistes, ce qui a jeté le discrédit sur l’opposition dans son ensemble et limité au strict minimum l’aide logistique internationale.

Affaibli par une décennie de lutte sans merci contre les Etats-Unis, Al-Qaïda a perdu une bonne partie de ses cadres expérimentés et s’est vu débordé progressivement par d’autres groupes djihadistes terroristes, le plus important étant Daesh. Ce dernier dispose de troupes aguerries, d’un matériel de qualité souvent volé aux forces armées irakiennes ou aux Occidentaux lors des largages aux opposants à Bachar Al-Assad, d’une capacité sans égale à médiatiser son combat, adoptant les codes occidentaux en matière de communication. Son efficacité se vérifie sur le terrain, comme en atteste les récentes informations évoquant le choix tactique de Daesh d’attaquer frontalement Damas. Ce serait un moment historique et une nouvelle démonstration de la puissance militaire et stratégique de l’Etat islamique.

Mais Patrick Cockburn, dans une démarche d’historien, voit dans la date du 10 juin 2014, un moment historique clé dans ce conflit. A cette date, Daesh est parvenu avec environ 1300 hommes à s’emparer de Mossoul, l’une des plus grandes et importantes villes d’Irak, alors que l’armée irakienne comporte plus de 350000 soldats et bénéficie d’un budget supérieur à 40 milliards de dollars. L’auteur y voit « une des plus grandes débâcles militaires de tous les temps » ce qui est partiellement juste : en effet, si l’on se base sur le seul rapport de force, il est clair que c’est un exploit unique (et inquiétant). Mais si l’on entre dans le détail du fonctionnement de chaque protagoniste, on observe que l’armée irakienne est corrompue à tous les niveaux (c’est très bien décrit par l’auteur), démoralisée, mal formée. Tandis qu’en face, le recrutement en continu de nouveaux combattants motivés, formés avec du matériel récent, prêts à mourir dans des attentats suicides, permet à Daesh de prendre l’ascendant.

Très bien écrit (et traduit), parvenant à vulgariser des réalités complexes sans tomber dans le général et l’imprécis, l’ouvrage de Patrick Cockburn est à conseiller à tous ceux, étudiants, experts ou citoyens qui cherchent à comprendre le phénomène Daesh.


Recension réalisée le 2 avril 2015

Lien vers le site de la maison d’édition: http://editionsdesequateurs.fr/enLibrairie/Documents/LeRetourDesDjihadistes

Manifeste pour les Palestiniens (sous la direction de Rony BRAUMAN; Editions Autrement; octobre 2014)

POUR_LES_PALESTINIENS_BRAUMAN« Manifeste pour les Palestiniens », un énième livre sur le conflit israélo-palestinien ? A première vue, on serait pensé de le croire, tant ce conflit persistant a fait l’objet d’une littérature abondante et bien souvent inégale. Pourtant, de par sa nature, ses auteurs et son contenu surtout, l’ouvrage collectif de Rony Brauman est unique à plus d’un titre. En un mot, il est absolument remarquable. L’avis positif est d’autant plus mérité qu’écrire sur le sujet est extrêmement compliqué, l’auteur cherchant généralement à prendre toujours plus de distance pour éviter (sans effet) d’être accusé d’être partisan de tel ou tel camp, mais en agissant de la sorte, il s’éloigne parfois du sujet et ne met pas les mots adéquats sur les concepts clés.

Soulignons en premier lieu la forme de l’ouvrage qui a fait l’objet d’un vrai travail de la part de l’éditeur, avec une conception graphique de qualité, ce qui permet, pour certains chapitres, d’être véritablement mis en valeur.

L’ouvrage se décompose en dix parties, la première étant rédigée par Rony Brauman et s’intitulant « Sortir de l’Apartheid ». Ce spécialiste de l’action humanitaire s’est entouré de neuf personnalités aux parcours personnels et professionnels divers et complémentaires qui correspondent aux neuf autres chapitres de l’ouvrage. De façon générale, ce dernier, en dépit de son titre qui peut paraître par moments un peu réducteur, constitue un magnifique plaidoyer pour la paix, qui nécessite des conditions de vie décentes pour les Palestiniens et qui assurerait par voie de conséquence la sécurité même d’Israël.

Le premier chapitre écrit par Rony Brauman est une démonstration implacable des limites de la politique d’Israël à l’égard des Palestiniens depuis plusieurs décennies. L’auteur rappelle qu’il n’y a pas de système binaire simple dans ce conflit et que la responsabilité des échecs multiples pour une paix durable est partagée (à égalité, certainement pas toutefois), mais il insiste à juste titre sur la notion de « deux poids, deux mesures » qui radicalise encore plus les positions de chacun. Il pointe les erreurs des Occidentaux qui utilisent des « concepts flottants » pour qualifier les actes des Palestiniens et des Israéliens, ce qui ne fait qu’alimenter la rancœur au sein des opinions publiques.

Le titre de son chapitre, « sortir de l’Apartheid », est marquant car il établit ainsi un parallèle net et très bien démontré des similitudes entre ce qui s’est passé en Afrique du Sud et ce que réalise Israël actuellement avec sa politique discriminante à l’égard des Palestiniens, toujours plus expulsés de leurs terres, privés des droits fondamentaux et vivant au final dans une prison à ciel ouvert. Le rappel minutieux fait par l’auteur des différentes tentatives de paix montre que plus l’on tarde, plus la situation devient intenable et les solutions moins nombreuses et plus difficiles à mettre en place.

Le second chapitre rédigé par Frank Eskenazi interroge de façon brève mais puissante l’identité juive et surtout le rapport à l’autre, c’est-à-dire au voisin palestinien que l’on ne nomme quasiment jamais, sans quoi (l’histoire personnelle de l’auteur le montre), son propre jugement se verrait morcelé face aux actes commis.

Le chapitre suivant du chercheur Gilbert Achcar traite le conflit israélo-palestinien à travers le prisme du droit international. Il réussit parfaitement le tour de force de faire apparaître les nombreux non respects du droit par Israël, y compris pour des néophytes. Israël est ainsi une puissance qui fait fi des règles internationales (sa fondation étant déjà à la base en contradiction avec six articles de la Déclaration universelle des droits de l’homme), emprisonnant arbitrairement et indéfiniment des Palestiniens, faisant de ces derniers des citoyens de seconde zone. Mais le plus grave est que cette entreprise n’est que peu critiquée par les puissances internationales et les Nations unies qui ont fini par renoncer à un principe majeur en droit international, « l’inadmissibilité de l’acquisition de territoires par la guerre » (p.62), laissant ainsi aux adversaires d’Israël penser que cet Etat pouvait agir à sa guise.

Le chapitre 4 est rédigé par Shlomo Sand, bien connu pour ses ouvrages sur les notions d’identité et de peuple juif. C’est un chapitre clé de l’ouvrage car il porte sur les réponses politiques à ce conflit et en particulier sur le futur de l’Etat d’Israël et de l’Etat palestinien. Selon lui, la solution ne peut résider dans l’existence de deux Etats, le rapport de force étant profondément inégal entre les deux protagonistes, ni dans un Etat binational où le racisme de la société israélienne hypothèque un avenir commun lié et où les Israéliens savent qu’ils seraient dans un temps proche minoritaires en raison de la démographie palestinienne. Sa proposition, peu médiatisée et qui pourtant mérite réflexion, résiderait dans la création d’une confédération, où les souverainetés de chacun seraient respectées mais où les échanges sur des projets communs se multiplieraient afin de créer des partenaires indiscutables. Le projet est intéressant mais quels interlocuteurs pourraient le porter ?

Le chapitre 5 de Caroline Abu Sa’Da apporte là encore un éclairage peu connu mais indispensable sur le conflit israélo-palestinien, à travers la question de la souveraineté alimentaire. Cette humanitaire raconte avec précision les conséquences en terme d’alimentation pour la population palestinienne qui dépend de l’aide des puissances occidentales, sans que cette dernière ne serve à autre chose qu’à palier pendant un instant à un problème structurel : les Palestiniens aujourd’hui ne peuvent produire librement leur nourriture ; en raison des murs érigés par Israël, il est même parfois moins cher d’acheter à des producteurs israéliens qu’à des Palestiniens ! On a imposé à ces derniers la culture des OGM, aux conséquences environnementales et économiques désastreuses, alors qu’il y a moyen d’assurer une alimentation pour tous via une production locale.

Le chapitre suivant est une mini BD de Guy Delisle, bien connu pour son succès « Chroniques de Jérusalem », qui traite du cas problématique de la zone E1, espace entre Jérusalem et Ma’aleh Adumim qui attise la convoitise des colons israéliens. Cette énième colonie, si elle voit le jour malgré les protestations américaines, couperait quasiment la Cisjordanie en deux, mettant fin à la continuité territoriale pour les Palestiniens. Ce projet n’est pas unique ; il participe à une stratégie globale d’Israël visant à prendre toujours plus de terres aux Palestiniens et à les isoler davantage.

Le chapitre 7 est de René Backmann, très connu par les lecteurs du Nouvel Observateur pour ses chroniques sur le Moyen-Orient, qui traite ici du mur à l’intérieur de la Cisjordanie, dont l’édification a commencé en 2002 et n’est toujours pas terminée d’ailleurs. S’agit-il d’une « barrière de sécurité » comme les officiels israéliens ont cherché à le présenter ? En partie seulement car même les stratèges de l’armée concèdent que cette initiative est loin d’être efficace et les trous dans son édification sont autant de faiblesses en matière sécuritaire, pour un coût colossal qui plus est (René Backmann parle de trois millions de dollars par kilomètre).

L’auteur y voit également une sorte de rideau, permettant aux Israéliens de se « protéger » de la vision de ce qu’il y a derrière, c’est-à-dire d’une population qui manque de tout, qui souffre, et dont une partie pourtant parvient à passer à travers les failles du mur pour aller travailler en territoire israélien…

Le chapitre suivant est une étude étourdissante des politiques architecturales israéliennes par Eyal Weizman. Ce dernier démontre brillamment que les constructions de colonies (par exemple celle de Shaked) répondent à des règles strictes qui sont aussi bien d’ordre urbanistique que politique, faisant de ces colonies des Mitzpe (des postes de guet), les colons devenant de facto des agents de surveillance qui se sentent investis d’une mission de sécurité.

L’avant dernier chapitre est une série de magnifiques photographies d’Anne Paq qui présente ici son regard sur les conséquences du mur pour les populations, ce mur qui défigure les paysages, qui contraint des écoliers à des détours absurdes, mais ce mur qui devient un symbole de la contestation, mais aussi de la honte pour un pays comme Israël.

Le dernier chapitre enfin est un exercice, plaisant et rigoureux d’un point de vue intellectuel, de prospective sur le conflit israélo-palestinien. Réalisé par Jean-Paul Chagnollaud, directeur de l’iReMMO, il s’agit d’une sorte de rêve retranscrit où l’auteur imagine la paix au 30 février 2016. En évoquant des incroyables bouleversements et surtout une temporalité complètement accélérée, l’auteur imagine l’union du Hamas et du Fatah, la victoire de Marwan Barghouti à la présidentielle (il est toujours en détention en Israël) qui appellerait à la paix avec Israël. Celui-ci connaît également une sorte de révolution avec la victoire du centre-gauche aux élections qui amènent Avraham Burg, ancien président de la Knesset, au pouvoir. En allant rencontrer le nouveau président palestinien dans sa prison, le Premier ministre israélien accomplit un acte fort, aux conséquences politiques et médiatiques internationales.

Pour conclure, « Manifeste pour les Palestiniens » est un livre magnifique, qui devrait être lu aussi bien par des étudiants que par des politiques afin d’avoir les mots justes pour voir un conflit qui n’a que trop duré. Il nous paraît clair que ce livre, sans aucun doute l’un des meilleurs sortis ces dernières années en France, a tout pour devenir un classique.


Recension réalisée le 6 décembre 2014

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.autrement.com/ouvrage/pour-les-palestiniens-rony-brauman

Le Califat du sang (Alexandre ADLER; Editions Grasset; novembre 2014)

ADLER_CALIFAT_DU_SANGL’actualité internationale est en partie dominée depuis plusieurs mois par Daesh qui sévit au Moyen-Orient et qui semble demeurer un « objet géopolitique non identifié ». Outre le débat, un peu stérile il faut en convenir, quant à l’appellation même de cette organisation terroriste, beaucoup s’interrogent quant à sa réalité politique, son histoire et ses perspectives à moyen terme.

Peu de réponses sont apportées car il est extrêmement difficile d’avoir des informations de qualité et surtout le recul nécessaire à toute analyse pertinente. Entre ceux qui y voient un groupe terroriste un peu mieux organisé que d’autres plus anciens (ils sont peu nombreux) et ceux qui perçoivent Daesh comme une menace pour la sécurité régionale voire internationale, il est important d’essayer d’avoir un point de vue raisonnable et « froid », ce qui n’est guère évident lorsqu’il s’agit d’une « entité nouvelle » qui ne correspond pas à la grille d’analyse habituelle.

C’est ce que tente de faire Alexandre Adler dans son dernier ouvrage « Le Califat du sang ». Historien spécialiste des relations internationales, auteur de nombreux ouvrages sur les enjeux stratégiques, Alexandre Adler livre ici une analyse originale, que l’on soit d’accord ou pas avec ses conclusions. La nature même de l’ouvrage pose problème : les 125 pages correspondent-elles à un essai ? Un très long éditorial ? Une introduction à une analyse plus poussée ? Voire une lettre à un ami imaginaire ?

La réponse n’est guère évidente, et cela est en partie dû à la manière d’écrire de l’auteur. Possédant une connaissance encyclopédique du Moyen-Orient, de la géopolitique des religions, il part du principe que le lecteur comprendra les allusions et surtout les raccourcis opérés ici et là. Or, son analyse aurait été plus pertinente s’il avait pris le temps de développer certains arguments qui s’apparentent à des idées irréfragables dans son ouvrage. A titre d’exemple, lorsqu’il évoque les relations Etats-Unis / Frères musulmans en Egypte, il passe très vite sur le sujet alors que son idée ne va pas de soi.

Le livre se décompose en cinq chapitres numérotés mais non nommés, ce qui laisse à penser qu’il s’agit plus de paragraphes au sein d’une argumentation continue que de chapitres balisés et traitant d’un thème spécifique.

L’approche historique de l’auteur sur les différentes tentatives de restaurer le Califat (chapitres 1 à 3) est intéressante (à l’exception du parallèle avec le régime nazi et la 2ème guerre mondiale, peu pertinent au niveau de la réflexion stratégique) et permet une bonne mise en perspective du sujet.

Le chapitre 4 porte sur Daesh et a attiré l’attention des médias car l’auteur y voit la dernière résurgence de l’islamisme et son proche et futur échec dans le monde arabo-musulman. Insister sur les faiblesses de Daesh est pertinent, mais en n’y consacrant que trois pages, l’auteur fait perdre de la force à son analyse alors que l’on pouvait penser que ce serait le cœur du sujet. Il n’entre d’ailleurs pas suffisamment dans les détails au sujet de la nature même de Daesh et de ses perspectives à court et moyen terme.

Sa thèse est intéressante (les derniers soubresauts avant la fin de l’islamisme), quoique discutable à plus d’un titre, mais en ne la développant pas comme elle le mériterait, il la transforme malheureusement en simple opinion. Soulignons en revanche sa volonté louable de mettre en évidence le rôle fondamental que doit jouer l’Iran pour la stabilité régionale, c’est suffisamment rare dans les analyses pour être souligné.

En conclusion, le livre d’Alexandre Adler aurait pu être un apport intéressant à la réflexion sur Daesh et l’islamisme de manière générale (passons sur le titre trop « médiatique » et qui ne fait pas honneur au traitement du sujet), s’il avait été davantage détaillé dans son argumentation, enrichi d’exemples précis, afin de permettre au final la contradiction sur des bases de recherche saines.


Recension réalisée le 4 décembre 2014

Lien vers le site de la maison d’édition: http://grasset.fr/le-califat-du-sang-9782246854579 

Justice pour la Palestine!, Tribunal Russel sur la Palestine (Ouvrage coordonné par Virginie Vanhaeverbeke et Frank Barat; Editions L’Herne; mars 2013)

JUSTICE_POUR_LA_PALESTINEL’été 2014 a été tristement marqué par un nouvel épisode guerrier entre Israël et Gaza. Il semble désormais que l’on s’achemine vers un cessez-le-feu permanent, après deux mois de combats violents, asymétriques, et profondément meurtriers pour la population de Gaza. Il est question de plus de deux mille morts côté Palestiniens (essentiellement des civils) et d’une soixantaine de morts côté Israéliens (essentiellement des militaires). Comme à chaque affrontement entre ces deux protagonistes, une véritable guerre de l’information a vu le jour, avec un écho médiatique international, chacun accusant l’autre camp d’être responsable du drame humain qui est irréfragable. Des manifestations ont appelé à l’arrêt immédiat des opérations militaires israéliennes considérées par beaucoup comme disproportionnées, à la paix durable, mais l’espoir semble bien faible de voir cette situation historique (à la fois par sa durée que par sa singularité / intensité) évoluer positivement.

L’ouvrage qui fait ici l’objet d’une recension tombe « à pic », car il permet, de façon claire et argumentée, de comprendre les enjeux profonds et lourds ce conflit permanent. Son titre donne le ton : « Justice pour la Palestine ! ». Mais c’est son sous-titre qui est le plus intéressant : « Tribunal Russel sur la Palestine ». Il s’agit d’une référence directe au Tribunal Russel sur le Vietnam (1966) de Lord Russel qui organisa un tribunal sur le modèle de celui de Nuremberg afin de juger l’action des Américains au Vietnam (son président exécutif fut Jean-Paul Sartre). Il ne s’agissait pas d’un véritable tribunal aux compétences juridiques établies, mais davantage d’un outil (ou Tribunal de conscience) permettant à des intellectuels d’échanger sur la question et surtout de médiatiser leur point de vue et de mobiliser la société civile.

Le Tribunal Russel sur la Palestine s’inscrit dans la même logique avec pour objectif de dénoncer les entraves à la paix et de favoriser une conscience collective, à même de faire pression sur les gouvernements, peu enclins à agir. Composé de personnalités aussi variées que prestigieuses (Stéphane Hessel, Desmond Tutu, Noam Chomsky, etc…), ce Tribunal s’est réuni à plusieurs reprises pour faire état de ses travaux et le constat est sans appel.

Rappelant très justement que l’Etat d’Israël doit sa création aux Nations Unies, le collectif indique dans la foulée que ce même Etat fait fi depuis sa création de la Charte des Nations Unies, bafouant le droit international et ne tenant jamais compte des résolutions de l’ONU à son encontre. Le problème est d’autant plus grave que cette injustice se double d’une impunité unique en son genre, ce qui constitue d’après le collectif le principal obstacle à la paix.

Le collectif insiste également sur la responsabilité, directe et indirecte, des Etats et des entreprises qui ont des liens avec Israël et qui se refusent à entreprendre toute action pouvant infléchir une ligne politique très à droite, à court terme, et qui dessert au final l’intérêt du peuple israélien. Face à ce silence coupable, le collectif place ses espoirs dans la société civile et souhaite une prise / crise de conscience collective face à ce que certains appellent, tout en sachant que l’expression fait débat, une situation d’apartheid que connaît le peuple palestinien.

Construit sous la forme de courtes tribunes ou de questions / réponses quant à l’engagement des auteurs auprès de ce Tribunal, le livre coordonné par Virginie Vanhaeverbeke et Frank Barat permet aisément à chacun de comprendre les blocages à la paix entre la Palestine et Israël, mais surtout la responsabilité politique, morale et juridique de ce dernier. Soulignons la qualité des annexes (carte de la colonisation israélienne, récapitulatif des résolutions non respectées par Israël, document non officiel de la CIJ sur l’édification d’un mur dans le territoire palestinien occupé, etc…) qui appuient encore plus la force d’argumentation des auteurs.

On aurait aimé connaître la suite de ce Tribunal, surtout depuis le décès de Stéphane Hessel, ainsi qu’avoir un retour plus approfondi sur l’influence de ce Tribunal auprès de la société civile, groupe d’ailleurs bien difficile à cerner tant il est le produit de réalités multiples.


Recension réalisée le 27 août 2014

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.editionsdelherne.com/index.php?option=com_k2&view=item&id=371:justice-pour-la-palestine&Itemid=59

Israël contre le Hezbollah, Chronique d’une défaite annoncée 12 juillet – 14 août 2006 (Michel GOYA, Marc-Antoine BRILLANT; Collection Lignes de feu, Editions du Rocher; décembre 2013)

ISRAEL_CONTRE_HEZBOLLAHL’armée d’Israël, Tsahal, est considérée comme l’une des meilleures au monde. Elle a fait la démonstration de son efficacité lors de nombreux conflits et guerres (Guerre des six jours, Guerre du Kippour…), permettant d’assurer la sécurité et la survie de l’Etat d’Israël, menacé de disparition à plusieurs reprises. Une certaine aura entoure cette armée, où hommes et femmes doivent accomplir leur service militaire, et où chaque famille a au moins un parent ayant servi sous les drapeaux et donc des histoires souvent dures à partager.

C’est pourtant cette même armée qui semble aujourd’hui inadaptée aux nouveaux théâtres d’opération, suivant des méthodes de combat ne permettant pas de remporter de victoires significatives dans des conflits de plus en plus asymétriques. Pour beaucoup d’experts, c’est la « guerre de 33 jours » entre Israël et le Hezbollah pendant l’été 2006 (12 juillet – 14 août) qui a marqué un tournant dans l’histoire militaire du pays, montrant aux yeux du monde entier qu’une armée, aussi perfectionnée technologiquement soit-elle, si elle n’a pas une connaissance précise de son ennemi et un commandement clair et réactif, elle ne peut gagner.

C’est à cette histoire que se sont attelés Marc-Antoine Brillant, diplômé de Saint-Cyr et analyste pour le retour d’expérience au Centre de doctrine d’emploi des forces de l’armée de Terre, et Michel Goya, actuel directeur du bureau de recherche du Centre de doctrine et ancien directeur de l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire. Le sous-titre de l’ouvrage « chronique d’une défaite annoncée » peut laisser sceptique à première vue, car il est toujours aisé de prédire une réalité qui a déjà eu lieu… Néanmoins, à la lecture de l’ouvrage, on ne peut qu’être impressionné par la démonstration implacable des deux spécialistes militaires.

Ces derniers, dans un style très accessible, ce qui est surprenant pour ce genre de sujet, ne se contentent pas de raconter l’histoire de cette guerre : ils en tirent de façon constante des enseignements stratégiques concernant aussi bien les forces israéliennes que celles du Hezbollah de Hassan Nasrallah. Sans prendre parti pour tel ou tel camp, ce qui aurait à coup sûr délégitimé leur travail scientifique, les auteurs se livrent à un réquisitoire sévère contre Tsahal et nuancent la surinterprétation de la résistance du Hezbollah.

Du côté israélien, on retiendra plusieurs facteurs qui ont participé à cette non-victoire, devenue par la suite une défaite médiatique : un renseignement défaillant (les forces de Nasrallah ont été sous-estimées), des troupes mal organisées et insuffisamment entraînées (les réservistes, faute de moyens pour les entraîner correctement, n’ont guère été efficaces), une grave confusion des rôles entre les pouvoirs militaire et politique avec un manque de communication flagrant entre les deux, et enfin une doctrine militaire inadaptée, faisant la part belle à l’aviation et aux apports technologiques, mais sans assurer un vrai suivi sur le terrain, indispensable pour vraiment porter un coup au Hezbollah.

Du côté de ce dernier, la situation est toute autre. Les auteurs nous démontrent que les membres de l’organisation ont acquis des compétences militaires certaines, leur permettant de mener des opérations de renseignement au nord d’Israël, de connaître les positions exactes des forces adverses et enfin de se jouer des parades technologiques, telles que les drones. Leur force ne peut se comprendre sans l’aide extérieure, et en particulier de l’Iran et de la Syrie qui semblent bien leur avoir fourni des missiles et des roquettes. Leur nombre a surpris les forces israéliennes, plus que leur efficacité d’ailleurs en raison d’un manque de précision notable. Mais ce qui frappe le plus, c’est la capacité du Hezbollah à s’être approprié la géographie du sud du Liban, construisant des tunnels, s’assurant des points de repli dans les villes et villages situés à proximité de la frontière nord d’Israël. En intégrant dans leur stratégie les forces et faiblesses de Tsahal, ils ont pu avec des moyens peu onéreux (des charges explosives par exemple pour détruire les chars) faire douter un adversaire qui dépense des sommes considérables dans son budget de défense.

De façon assez cynique et juste, les auteurs rappellent que les pertes du Hezbollah sont facilement remplaçables, en raison de l’attirance pour le mouvement qui est aussi un acteur de la scène politique libanaise, contrairement à celles de Tsahal, où cela demande beaucoup de temps et d’argent pour former des soldats de qualité.

Ils notent également que l’on a affaire dans cette histoire à une résistance du Hezbollah qui s’est traduite en victoire indirectement, en dépit des pertes et des destructions des lanceurs. Pour Israël, qui cherchait à venger la mort de huit de ses soldats et à récupérer deux pris en otages, c’est un véritable échec à tous les niveaux : politique, militaire et surtout stratégique. A la fin de la guerre, les deux otages ne seront pas rendus ; il faudra attendre 2008 pour que leurs cercueils soient renvoyés en Israël. Cette guerre a été faite dans un empressement coupable, qui a coûté la vie à plus d’une centaine de soldats et une centaine de civils. Elle est également une honte pour Tsahal qui en a été réduit à utiliser des bombes à sous-minutions, ce qui ne manquera pas de causer de graves blessures aux locaux dans le sud Liban par la suite. De plus, la disproportion des moyens utilisés par Tsahal pour répondre à l’acte initial (une attaque du Hezbollah qui visait sans doute à un échange de prisonniers) a provoqué une crise politique, économique et humanitaire dans le Liban avec la destruction de nombreuses infrastructures sensibles, alimentant par la même occasion la propagande du Hezbollah.

Les auteurs, dans une dernière sous-partie évoquent l’opération Plomb durci (2008-2009) pour voir si Israël a su apprendre de ses erreurs, mais ils mesurent leur jugement devant les grandes différences existantes, aussi bien au niveau de la géographie (Gaza d’un côté, Liban de l’autre) que des caractéristiques des forces visées par Tsahal (Hamas et Hezbollah).

Le livre comporte des annexes de qualité avec des cartes, une chronologie des événements, des tableaux expliquant les armes en présence.

Très agréable à lire, le livre de Goya et Brillant est amené à devenir un classique, aussi bien pour le thème qu’il traite, que pour la méthodologie employée, qui le rend à la fois riche d’analyses pertinentes et simple dans sa compréhension. On ne peut que souhaiter que les auteurs poursuivent leur travail sur d’autres conflits, permettant ainsi au lecteur d’aller au-delà de ce qui est toujours énoncé dans les médias ou dans des ouvrages généralistes.


Recension rédigée le 23 février 2014

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.editionsdurocher.fr/Israel-contre-Hezbollah_oeuvre_10977.html

Du Printemps arabe… à l’automne islamiste? (Walid PHARES; Editions Hugo et Compagnie; octobre 2013)

PRINTEMPS_ARABE_AUTOMNE_ISLAMISTE_PHARESLes livres sur le Printemps arabe commencent à remplir les librairies, pour le meilleur et pour le pire, certains écrits « à chaud » avec un fort risque de faire une analyse erronée, tandis que d’autres demeurent dans le général pour donner une vision d’ensemble, mais où manquent des clés de compréhension essentielles. A cette collection d’ouvrages relatant le Printemps arabe, d’autres se prennent à faire de la prospective avec un angle intellectuel très orienté et souvent tourné sur le fameux « automne islamiste ». Sans juger de la véracité d’une telle affirmation (que je ne partage pas néanmoins), je soulignerai simplement que nous parlons de phénomènes extrêmement complexes, qui doivent s’apprécier sur la durée, et où il faut éviter le dogme des médias qui veulent des réponses simplistes en un temps extrêmement court.

Le livre qui fait ici l’objet d’une recension semble à son titre tomber dans ce travers, laissant supposer qu’il s’agit d’une énième analyse du Printemps arabe avec pour conclusion (même si le point d’interrogation est présent !) la victoire de l’islamisme. Or, il n’en est rien, preuve qu’un titre peut parfois desservir un livre. Le titre retenu est extrêmement réducteur et ne reflète en aucun cas la richesse d’analyse produite par l’auteur.

Ce dernier, Walid Pharès (d’origine libanaise), est un expert des questions géopolitiques au Proche et Moyen-Orient qui a, entre autres, été le conseiller de Mitt Romney sur cette partie du monde pour le moins conflictuelle. A première vue, pour un lecteur européen, une certaine appréhension peut se faire jour vu l’ « obamania » qui existe depuis plusieurs années. Mais c’est au contraire une chance d’avoir accessible en français la pensée stratégique d’un spécialiste américain classé du côté Républicain et qui intervient notamment sur la chaîne conservatrice américaine Fox News. L’idée n’est pas d’être d’accord ou pas avec lui, mais bien de prendre conscience qu’il y a plusieurs manières de voir les événements géopolitiques au Proche et Moyen-Orient.

Dans un premier temps, les premiers chapitres créent une certaine inquiétude devant le vocable idéologique employé par l’auteur, où l’on a l’impression d’avoir à faire à un discours pour un militant républicain, avec des partis pris assez discutables et une vision des événements pour le moins orientée (ses comparaisons entre les anciennes républiques soviétiques et les pays du Printemps arabe sont pour le moins problématiques).

Mais très vite, l’ouvrage de Walid Pharès gagne en intérêt grâce à une analyse passionnante de la stratégie (ou plutôt dans certaines situations de la non-stratégie) des Administrations Bush & Obama et des structures gouvernementales concernées pour la question du Proche-Orient, trop concentrée sur le conflit israélo-palestinien comme le déplore l’auteur. Ce dernier insiste également à de nombreuses reprises sur les influences que subissent les universitaires spécialistes de la région, en raison de fonds provenant des sociétés pétrolières. On aurait aimé que l’auteur aille plus loin dans sa dénonciation des connivences entre intellectuels américains et sociétés ayant des intérêts au Moyen-Orient, en expliquant les circuits de financement par exemple.

Walid Pharès démontre avec brio que les Etats-Unis, et l’Occident dans son ensemble, ont considéré les événements du Printemps arabe d’un point de vue binaire, ne prenant en compte que les opposants islamistes (qui sont en réalité les ennemis de l’Occident) et les dictateurs encore en place. En rappelant de façon assez froide les actions d’islamistes à l’encontre des intérêts occidentaux dans la région, l’auteur montre que l’Occident s’est fourvoyé et qu’il a aidé des adversaires de ses propres valeurs à s’attaquer à lui. Il insiste, ce qui fera réagir beaucoup de personnes, sur l’impossibilité pour les islamistes de diriger de manière démocratique un pays. On peut d’ailleurs lui reprocher, et cela se vérifie à de nombreuses reprises dans l’ouvrage, d’adopter une grille de lecture occidentale de ce qui est bon ou pas, ce qui est un comble vu son histoire personnelle et sa connaissance des enjeux géopolitiques régionaux. On distingue clairement sa tendance « interventionniste » (l’ingérence ne semble pas lui poser de problème, du moment que c’est pour établir des démocraties) et sa ligne d’action marquée par la protection des droits de l’homme.

A ce sujet, Walid Pharès est un des rares experts à véritablement parler des minorités dans les pays touchés par les Printemps arabes. Il évoque leur sort peu enviable et regrette que l’on ne prenne pas les mesures suffisantes pour les protéger. Dans le même esprit, il indique être partisan d’une troisième voie (autre que celle des dictateurs ou que celle des islamistes), laïque, cherchant le compromis pour une sortie politique par le haut (en d’autres termes plus de démocratie). Toutefois, il est conscient également que cette solution est difficile à mettre en place, en raison de la désorganisation manifeste de ces mouvements de la société civile face à des islamistes très bien structurés, ce qui ne les empêchera pas d’être incapables de gouverner correctement la Tunisie et l’Egypte. A cette première raison, il convient d’en ajouter une autre, rarement évoquée par l’auteur : le réel poids politique de cette opposition laïque… Est-elle réellement représentative de l’opinion majoritaire du peuple, ou bien n’est-ce qu’un groupe adhérent aux valeurs occidentales mais déconnecté de la base ?

Il est en tout cas trop tôt pour distinguer la trajectoire des Printemps arabes que l’auteur avait prédits dans un précédent livre. Il est clair que des soubresauts sont à prévoir, en raison des luttes entre islamistes, partisans des anciens dirigeants renversés, défenseurs de la démocratie. L’auteur ne tire pas de conclusion hâtive, mais met clairement en garde l’Occident qui est aujourd’hui davantage spectateur qu’acteur, ne comprenant pas les conséquences d’une prise de pouvoir généralisée des islamistes. Mais ces derniers ne semblent pas être aussi forts que l’affirme l’auteur, comme en témoignent leur recul (même temporaire…) en Tunisie et en Egypte. Certes, ils reviendront, mais ils savent, et le monde entier également, qu’ils devront faire avec des opposants déterminés. C’est le message d’espoir indirectement évoqué par l’auteur.

Pour conclure, que l’on soit d’accord ou pas avec lui, le livre de Walid Pharès mérite d’être lu par tous et travaillé par les étudiants en sciences politiques ou en relations internationales. Il permet d’élargir son champ d’analyse sur une région complexe, en pleine mutation, et donne des clés pour expliquer une politique étrangère américaine pas toujours comprise en Europe.

Agréable à lire, très bien traduit, c’est à la fois un livre sérieux de géopolitique régionale mais également un témoignage fort d’un intellectuel engagé, aux idées intéressantes et sortant des lieux communs.


Recension rédigée le 11 février 2014

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.hugoetcie.fr/Hugo-Doc/Catalogue/Du-printemps-arabe-a-l-automne-islamiste

Pour la peau de Kadhafi, guerres secrets mensonges l’autre histoire (1969-2011) (Roumiana OUGARTCHINSKA & Rosario PRIORE; Editions Fayard; octobre 2013)

POUR LA PEAU DE KADHAFIDe nombreux ouvrages sont sortis sur le Colonel Kadhafi, qui a dirigé pendant plus de quarante ans la Libye, allant de la biographie au récit des relations entre la Libye et des puissances occidentales, en passant par la chute de celui qui, il y a encore quelques années, était l’ami des dirigeants occidentaux. Il manquait cependant un livre racontant l’ « autre Libye », celle qui s’est opposée à Mouammar Kadhafi, ne se contentant pas d’opposition verbale mais voulant mettre fin au régime du Colonel en l’assassinant.

C’est en partie cette histoire que racontent avec brio Roumiana Ougartchinska, journaliste d’investigation et chargée de cours en université, et Rosario Priore, magistrat italien. Ces deux auteurs, aux parcours personnels et professionnels différents, ont cependant un lien avec ce livre, puisque l’on découvre à la lecture de celui-ci l’importance de pays comme la Bulgarie (dont est originaire Madame Ougartchinska) et l’Italie (pays de Monsieur Priore) dans l’histoire chaotique de la Libye. Cela explique en partie la qualité des sources (multilingues), dont de nombreuses ont été reproduites en annexes.

Le livre se compose d’une quinzaine de chapitres répondant à un ordre chronologique, tout en se focalisant en priorité sur des moments clés de l’opposition à Kadhafi, et surtout sur des hommes clés. On découvre ainsi que l’opposition au Colonel a existé dès son entrée en fonction en 1969 suite à un coup d’Etat raconté très précisément par les auteurs. Des militaires proches du dirigeant libyen se sont au fur et à mesure éloignés de ce dernier, le considérant comme inapte à diriger le pays, dangereux par ses prises de position souvent irrationnelles.

On suit les actions de personnages comme Mohamed Megarief (fondateur du FNSL), Salem Gnan, Abdelhakim Belhadj et bien d’autres qui ont en commun d’avoir échoué dans leurs tentatives de renverser le Guide ! En effet, à chaque fois, comme par « enchantement », le plan a échoué : entre des considérations techniques (la bombe qui explose trop tôt, ou au mauvais endroit) et de mystérieuses informations arrivant toujours « au bon moment », le Colonel Kadhafi a toujours échappé au pire. A la lecture du livre, on découvre que ce dernier a bénéficié de complicités à plusieurs niveaux : au sein des services secrets libyens avec des agents doubles aidant les opposants tout en informant le Guide de leurs initiatives, auprès des puissances étrangères telle que l’Egypte et surtout la Bulgarie, satellite de Moscou, qui a su l’appuyer quand nécessaire.

On remarque également que durant ces quarante-deux années, les opposants à Kadhafi (qui n’ont que très rarement réussi à s’allier) n’ont été que des pions d’un échiquier bien trop grand pour eux. Cet échiquier a été contrôlé par des puissances étrangères dont les Etats-Unis et la France qui ont entretenu des relations mouvementées avec la Libye, la considérant un moment comme un pays nécessaire à leur politique étrangère dans la région (pour des raisons politiques et surtout économiques) avant au contraire d’y voir un foyer d’instabilité pour la région et leurs intérêts lorsque Kadhafi a joué la carte du pire avec ses attentats ciblés en Occident.

On retiendra en outre les qualités de fin stratège de Kadhafi qui, grâce à une manipulation de l’information et à un art de la propagande assumé, a su faire passer ses opposants pour des ennemis de la nation, considérés comme des agents de l’étranger, à tort ou à raison pour certains d’ailleurs. Ces opposants ont souvent cherché refuge à l’étranger, que ce soit en Egypte, au Tchad, dans des pays du Golfe ou en Occident avec le risque d’être renvoyés en Libye pour la plupart d’entre eux, suite à des intimidations de Kadhafi. De façon claire et non exagérée, les auteurs questionnent le rôle du Qatar dans la politique anti-Kadhafi qui s’est manifesté à plusieurs reprises, dont lors du fameux épisode des infirmières bulgares.

Ce qui est fascinant à la lecture de ce livre, c’est qu’au final, en dépit de quarante années de lutte, c’est par un grand mouvement régional (le Printemps arabe), que le Guide sera renversé, et non pas directement par ses opposants, même les plus farouches.

Ce livre est remarquable car il part des hommes, des acteurs du combat contre le pouvoir de Kadhafi pour arriver à des idées plus larges, à des considérations ayant trait aux sciences politiques, où la realpolitik semble prédominer fortement. Les auteurs reviennent à chaque fois sur l’histoire de ces opposants aux profils divers, les faisant témoigner librement tout en rappelant si nécessaire que leur parole peut dériver vers le mensonge.

C’est une véritable « autre histoire » de la Libye que nous offrent les deux auteurs, bien documentée, bien écrite quoique trop riche de détails par moments. On aurait apprécié toutefois de savoir davantage la répartition du travail (enquête, écriture…) entre les deux auteurs, ce qui n’apparaît pas clairement dans le récit.

On ne peut que souhaiter un autre tome, écrit dans quelques années, pour voir le devenir de ces opposants : comment ont-il géré la période post-Kadhafi ? Sont-ils parvenus à être des acteurs de premier plan ? Avec quel succès ?


Recension rédigée le 4 décembre 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.fayard.fr/pour-la-peau-de-kadhafi-9782213678245

Sarkozy Kadhafi, histoire secrète d’une trahison (Catherine GRACIET; Editions Seuil; septembre 2013)

SARKOZY KADHAFI TRAHISONTout le monde se souvient de la visite du Colonel Kadhafi à Paris en décembre 2007, rencontrant le Président Nicolas Sarkozy qui dut faire face à une polémique déclenchée par son propre camp (Rama Yade en tête), s’offusquant qu’un homme comme Kadhafi puisse être accueilli de la sorte en France, pays des droits de l’homme.

Tout le monde se souvient également de l’année 2011, qui a vu la France participer à une coalition internationale en Libye, faisant chuter le pouvoir de Kadhafi, ce dernier mourant en octobre 2011 suite à une attaque en partie française contre son convoi qui fuyait vers le sud du pays.

En un peu plus de trois ans, celui qui avait eu les honneurs de la République française était abandonné de tous, laissant son pays dans une situation dramatique. Beaucoup se sont interrogés quant aux événements qui ont participé à un tel renversement de situation, mais sans parvenir à une démonstration irréfragable.

La journaliste Catherine Graciet, par ailleurs auteur de précédents ouvrages sur l’histoire politique du Maroc, cherche dans son dernier livre à expliquer la mécanique qui a abouti à la « trahison » de Sarkozy à l’encontre de Kadhafi. On peut déjà s’interroger quant à la pertinence d’un tel qualificatif qui, même s’il n’est pas dénué de sens, simplifie une relation interétatique bien plus complexe qu’il n’y paraît, et où la realpolitik semble plutôt supplanter la notion de trahison.

Saluons déjà le choix de l’auteure de ne pas se contenter de la période où Nicolas Sarkozy a été aux affaires, mais bien de procéder de temps à autres, à des incursions dans le passé pour mettre en exergue la relation ambivalente entre la Libye et la France, où des initiatives non négligeables ont été entreprises sous la présidence de Jacques Chirac et sous le mandat de l’ancien Premier ministre Lionel Jospin.

Il est vrai cependant que l’intensité des relations franco-libyennes atteint son paroxysme lorsque Nicolas Sarkozy est Ministre de l’intérieur puis Président de la République. Mais ce qui ressort de l’ouvrage de Catherine Graciet, c’est avant tout le rôle de tous ces intermédiaires, au premier rang desquels figurent Ziad Takiedinne et Alexandre Djouhri, chacun défendant un camp (Sarkozy / Chirac), qui moyennant de très grasses commissions ont permis à la France de remporter des contrats, avec plus ou moins de succès d’ailleurs.

L’auteur explique avec une rare maîtrise à ce sujet les erreurs françaises, lorsque les entreprises ne s’adressaient pas au bon interlocuteur, en général un des fils Kadhafi qui avait sous sa responsabilité un secteur industriel bien déterminé. Le récit de l’affaire des Rafales est à ce titre particulièrement éloquent.

En revanche, bien que plusieurs chapitres y soient consacrés, il est difficile d’être entièrement convaincu par l’idée selon laquelle le régime de Kadhafi aurait financé une partie de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy. Certes, des éléments factuels, des coïncidences sont suffisamment troublants pour semer le doute, mais l’auteur, faute de témoins ayant à leur disposition des preuves concrètes (copies de documents par exemple), ne parvient pas à fournir des preuves majeures. Un faisceau d’indices ne fait pas une démonstration.

C’est d’ailleurs le problème majeur de l’ouvrage : les sources sont peu nombreuses et quand elles existent, très peu refusent d’être nommées, très peu peuvent prouver leurs dires, et surtout certaines doivent être écoutées avec beaucoup de prudence, car elles ont tendance à manipuler la vérité. Ce dernier point est toujours rappelé par l’auteure qui reconnaît douter par moments de certaines informations fournies.

Les parties IV (sur le « Sarko show », titre people qui ne reflète en rien la qualité de l’analyse de l’auteure) et VI (sur « que sont-ils devenus ? » au sujet des kadhafistes) sont les plus riches en révélations et analyses. Dans le chapitre 14 sur « les aventures de Total en Libye », l’auteure livre un cas d’étude très précis qui fait par ailleurs froid dans le dos, où se mêlent transferts d’argent suspects et intérêts géostratégiques majeurs.

Au final, l’ouvrage de Catherine Graciet ne remplit que partiellement sa mission (démontrer de façon irréfutable le financement par la Libye de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007), faute de preuves suffisantes ; mais est-ce seulement possible aujourd’hui? Peut-être que dans quelques années, avec la découverte de documents et l’avancement des enquêtes en cours, les pistes avancées dans ce livre seront vérifiées. L’auteur en tout cas formule à plusieurs reprises dans son livre des hypothèses très intéressantes (liens Libye / Asie du Sud-est par exemple, liste des avoirs financiers libyens en Europe, rôle exact du Qatar…) qui mériteraient, à n’en pas douter, à être développées dans un futur proche.


Recension rédigée le 6 octobre 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.seuil.com/livre-9782021102628.htm

La guerre au Mali, comprendre la crise au Sahel et au Sahara, enjeux et zones d’ombre (sous la direction de Michel GALY; Editions La Découverte; juin 2013)

LA GUERRE AU MALILe Président François Hollande s’est rendu en septembre 2013 au Mali pour féliciter le nouveau président élu mais également pour se féliciter du succès de l’opération militaire française appelée « Serval » qu’il a lancée le 11 janvier 2013, afin de mettre un terme à la progression des forces djihadistes et des Touaregs vers le sud du pays. Présentée comme une victoire, cette opération ressemble en vérité davantage à un écran de fumée, censé caché des problèmes bien plus complexes, pour lesquels la France a d’ailleurs une part de responsabilité.

Tout d’abord, même s’il y a eu des combats, force est de constater que les affrontements n’ont pas été aussi nombreux qu’imaginés par les militaires français, pour la simple raison que leurs adversaires ont préféré se replier, se cacher, pour entreprendre par la suite une guerre de harcèlement, une fois que le gros des troupes françaises aura regagné la France.

Deuxièmement, l’intervention a eu lieu exclusivement au Mali, laissant penser que le problème nécessitant une action militaire (mais est-ce que le militaire est suffisant dans ce genre de situation ?) était circonscrit au pays. Or, dès la lecture de la quatrième de couverture de l’ouvrage dirigé par Michel Galy, professeur de géopolitique, on comprend bien que l’attention doit être portée sur l’ensemble de la zone Sahel / Sahara. En effet, une action terroriste perpétrée sur le territoire algérien par exemple peut être le résultat d’actions antérieures entreprises dans des pays voisins pour des motifs transnationaux.

A première vue, on aurait pu craindre que l’ouvrage « La guerre au Mali » soit de faible qualité, pauvre en contenu et qu’il ne se contente que d’enrichir des informations factuelles fournies par les médias, eu égard à la date de publication, très proche du déroulement du conflit. Or, il n’en est rien. Nous avons ici affaire à un livre de grande qualité, qui permet en un peu moins de deux cent pages d’avoir des éléments d’analyse pertinents quant à la géopolitique de la région Sahel / Sahara.

L’ouvrage est composé de huit chapitres, autonomes dans leur lecture, même s’il est préférable de suivre l’ordre retenu pour mieux apprécier le niveau d’analyse très détaillé des derniers chapitres. Michel Galy a réuni des experts de la région qui offrent un regard sans concession sur une guerre que tous jugent insuffisante pour remédier aux problèmes de fond de la région. Ils mettent en avant également le fait que cette guerre répondait à une certaine « logique », car elle est le fruit d’une histoire complexe de la région Sahel / Sahara où se mêlent héritage colonial (français principalement), revendications sociétales (les Touaregs), jeux troubles des services secrets de la région (et en particulier le DRS algérien), crise économique et humanitaire qui perdure en raison des conditions climatiques peu favorables, mais aussi et surtout d’une désorganisation des pouvoirs en place qui ont adopté des modèles occidentaux sans les adapter à leurs spécificités.

Le chapitre 2 sur « le nouveau « grand jeu » des puissances occidentales au Sahel » de Mohammad-Mahmoud Ould Mohamedou, le chapitre 4 intitulé « quelques traits du Mali en crise » de Jean-Louis Sagot-Duvauroux et le chapitre 6 sur « « la question touarègue », quels enjeux ? » de Hélène Claudot-Gawad apportent des grilles de lecture fondamentales sur les problématiques de la région et du Mali en particulier, tant et si bien que l’on aurait souhaité que cet ouvrage soit publié il y a quelques années, afin de tenter de rectifier le tir et d’éviter la situation actuelle.

En effet, le temps joue clairement contre ceux qui cherchent des solutions : la question touarègue n’est en rien réglée alors qu’elle est une pierre angulaire des troubles dans la région, même s’il faut reconnaître que les services secrets algériens (et occidentaux) ont une part de responsabilité dans ce chaos. Les programmes régionaux, favorisés surtout par les Etats-Unis, ne permettent pas d’avancées notables, car leurs interlocuteurs sont divisés et cherchent avant tout leur propre intérêt. La France n’est pas absente de la région, comme en témoigne son intervention au Mali, mais sa marge de manœuvre n’est pas non plus si grande qu’on pourrait bien vouloir l’imaginer, eu égard à sa forte dépendance des ressources énergétiques de la région.

Le livre « La guerre au Mali » est clairement une réussite, qui devrait être lu par tous ceux aspirant à comprendre à la fois une guerre, mais aussi la géopolitique d’une région qui n’est pas si loin de l’Occident. Bien écrit, accessible à tous mais sans renoncer à un contenu parfois pointu, le livre aurait peut-être mérité, pour être complet, un chapitre davantage prospectif, s’interrogeant (quitte à se tromper) sur le devenir à 5-10 ans de cette région à l’intérêt géo sécuritaire majeur pour le monde.


Recension rédigée le 22 septembre 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-La_guerre_au_Mali-9782707176851.html

Sahelistan (Samuel LAURENT; Editions Seuil; mai 2013)

SAHELISTANLes Printemps arabes constituent aujourd’hui encore une énigme pour les analystes des relations internationales, les spécialistes du Maghreb et du Moyen-Orient. Certes, l’on parvient de plus en plus à établir les mécanismes expliquant tel ou tel événement, tel ou tel soulèvement, telle ou telle réponse du pouvoir, mais il s’agit trop souvent de réactions a posteriori, qui corrigent les imprécisions, ou carrément les erreurs, énoncées quelques semaines ou mois auparavant. Cela s’explique par le fait que de nombreux processus dits révolutionnaires sont en cours et qu’on ne peut par conséquent les étudier dans leur globalité, mais également parce qu’il y a une tendance générale à vouloir simplifier des réalités qui ne le supportent pas, sous peine de se fourvoyer.

L’intervention française en Libye, médiatisée à l’extrême en France grâce aux multiples interventions de l’ancien Président Nicolas Sarkozy et de l’intellectuel Bernard-Henry Lévy qui s’est engagé particulièrement dans ce conflit, a été présentée comme un grand succès pour la France, et de façon plus générale pour l’Occident dans son soutien aux processus révolutionnaires. La rapide défaite militaire des forces kadhafistes a démontré la puissance de l’armée française, qui s’est « illustrée » également dans l’assassinat du Colonel Kadhafi en attaquant son convoi en fuite. La victoire française fut présentée comme une victoire sur la dictature et le début d’une Libye plus démocratique, capable de prendre son destin en main grâce à un gouvernement démocratiquement élu. Or, comme pour de nombreuses guerres dans le monde, les médias se plaisent à suivre quasiment en direct, heure par heure, le déroulement des opérations militaires, mais se lassent avec une rapidité surprenante lorsqu’il s’agit d’évaluer à moyen et long terme les conséquences d’une intervention militaire. Aujourd’hui, peu d’informations circulent sur la situation en Libye post-Kadhafi : des argumentaires sont assénés en boucle à ceux qui s’y intéressent, où l’on fait état de progrès constants du pouvoir en place et où l’on minimise les faiblesses du pays, pourtant critiques…

C’est à une tâche compliquée à laquelle s’est livré Samuel Laurent. Consultant en risque-pays pour des investisseurs internationaux, il s’est rendu en 2012 en Libye afin d’évaluer la situation sur place pour les commanditaires asiatiques de sa mission. D’une mission censée être secrète, il en fait un récit de voyage où il compte comprendre la Libye de l’intérieur, en se confrontant à ceux qui y font aujourd’hui la loi: des représentants du CNT, des membres de brigades « révolutionnaires », des Touaregs, des Toubous, des membres d’Al-Qaïda…

Le récit qu’il livre est d’une rigueur intellectuelle puissante : il ne s’agit pas d’énoncer des vérités toutes faites, de donner « sa » vision de la Libye, mais bien d’offrir à chacun des témoignages de premier ordre de ceux qui font aujourd’hui la Libye, quitte à ce que ce soit au péril de sa vie lorsqu’il est question de personnalités ne souhaitant pas que leur influence soit connue à l’étranger. Grâce aux informations qu’il recueille, il déconstruit ainsi les mythes créés par le CNT et l’Occident, qui enjolivent une situation pourtant profondément dramatique.

Dans les sept chapitres que comporte son ouvrage, Samuel Laurent s’entretient avec toutes les forces en présence en Libye, nouant des amitiés avec certains, mettant en danger sa vie en portant la contradiction à d’autres. De ses rencontres, il en ressort que la Libye est dans un état catastrophique, livrée à elle-même à cause d’un pouvoir en place qui n’a de pouvoir que le nom, de brigades révolutionnaires qui se sont partagées le pays en régions, villes, quartiers et qui refusent de déposer les armes sous peine de perdre de leur influence, mais persistant par conséquent à affaiblir davantage le CNT, marionnette que l’Occident aime à présenter aux médias.

A cette absence d’autorité nationale, où l’armée nationale est davantage un concept qu’une réalité concrète, l’auteur met en évidence avec brio les fléaux qui frappent un pays dont les frontières sont devenues des passoires, et désormais des lieux privilégiés pour les trafics en tout genre, comme dans la passe de Salvador par exemple : drogues, armes, produits contrefaits, esclaves constituent ainsi les nouveaux moyens pour les groupes armés de s’enrichir et de continuer à s’affronter pour le contrôle de tel ou tel point stratégique. La Libye devient ainsi la base arrière de tous ceux qui se livrent à des trafics dans la région ou qui planifient des opérations armées dans les pays voisins, à l’image de la prise d’otages d’In Amenas en Algérie par des membres d’Al-Qaïda qui ont organisé leur logistique en Libye. L’auteur parle désormais de Sahelistan (titre de l’ouvrage) pour qualifier cette région transnationale, hors de contrôle des pouvoirs en place, et qui devient une base arrière idéale pour le terrorisme international, l’Europe étant une cible toujours plus facile d’accès.

Samuel Laurent montre par ailleurs que la chute de Kadhafi a permis à des entités racistes de se livrer à des massacres, les Toubous en étant les premières victimes car accusés de ne pas être des Libyens et surtout d’avoir été un possible recours pour Kadhafi lors de sa tentative de reprise en main du pays : la propagande affirmant que le Colonel voulait faire intervenir des Africains pour mater les révolutionnaires a fonctionné à merveille… Mais l’auteur évite de tomber dans le manichéisme en démontrant avec force que tous profitent à des degrés divers du chaos, que des unions contre-nature peuvent se faire lorsque des enjeux financiers sont présents. Les révolutionnaires anti-Kadhafi ont laissé place à des criminels en puissance, qui s’organisent en brigades ne pensant qu’à leur force à court terme. Samuel Laurent rappelle à juste titre que les brigades ont gagné la guerre, mais qu’elles ont perdu la paix, faisant le jeu d’Al-Qaïda qui profite des divisions du pays et d’un discours différent de celui des brigades : ces dernières avaient fondé leur légitimité sur la chute de Kadhafi ; maintenant que celle-ci a eu lieu, les brigades ne sont devenues que des gestionnaires de leur trésor de guerre, tandis qu’Al-Qaïda propose le jihad international, l’instauration d’un califat islamique mondial à des jeunes qui n’ont plus de repères ni d’espoir dans un pays en ruine.

« Sahelistan » est un livre fascinant, qui livre une lumière crue sur la situation d’un pays, où la France semble avoir agi sans réellement tenir compte des conséquences aussi bien pour les Libyens que pour sa propre sécurité. Riche en détails, prenant soin d’expliciter les spécifiés des organisations rencontrées, l’auteur offre une analyse solide des enjeux en cours, même si l’on aurait aimé qu’il prenne le risque de proposer des pistes pour sortir de la crise dans laquelle s’enfonce le pays, grâce à sa connaissance malheureusement si rare d’un pays stratégique.

« Sahelistan » est assurément amené à devenir un classique, un témoignage majeur d’un pays en plein chaos, que tous ceux qui s’intéressent à la géopolitique de cette région fascinante devraient lire en préambule à toute tentative d’analyse.


Recension rédigée le 16 août 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.seuil.com/livre-9782021113358.htm