Goodbye Europe (Sylvie Goulard; Café Voltaire Editions Flammarion; mai 2016)

Goodbye_europeAlors que le Royaume-Uni vient de décider par référendum de sortir de l’Union européenne (le fameux Brexit), provoquant au passage la démission du Premier Ministre David Cameron et plongeant l’Union européenne dans son ensemble dans l’incertitude, la lecture de l’ouvrage qui fait ici l’objet d’une recension arrive à point nommé. Sylvie Goulard, députée européenne qui a travaillé en autres auprès de Romano Prodi lorsqu’il était président de la Commission européenne, signe un essai de grande qualité intitulé « Goodbye Europe ».

Contrairement à ce que le titre pourrait suggérer, il s’agit d’un plaidoyer pour l’Europe, où l’auteur s’emploie à en montrer ses contradictions, ses forces et ses faiblesses et ce qu’il faudrait pour qu’elle suscite de nouveau de l’intérêt chez les peuples européens. Sylvie Goulard part du cas britannique pour livrer son analyse qui ne prétend pas à l’exhaustivité mais qui a le grand mérite de mettre en évidence les responsabilités de chacun.

Articulé en trois chapitres thématiques (L’Union européenne dans le miroir britannique / Quelle que soit la décision des Britanniques / Refaire l’Europe), « Goodbye Europe » commence par questionner le lecteur en lui demandant : « Allons-nous confier aux seuls Britanniques le soin de décider, par défaut, du destin de l’Union européenne ? » (p11). La question est d’autant plus légitime que peu de commentateurs ont relevé cette incongruité : un membre de l’Union européenne peut, par sa seule volonté de la quitter, influencer dans une ampleur démesurée le devenir de cette structure politique. Mais l’auteur rappelle à juste titre page 14 que « le drame, ce n’est pas la force du Royaume-Uni, c’est la faiblesse de ses partenaires ».

Sylvie Goulard évite le piège trop fréquent de désigner un coupable isolé et cherche au contraire à montrer les réactions en chaîne qui ont abouti aux responsables des échecs. Elle rappelle que dès 1950, la Grande-Bretagne a éprouvé une certaine répugnance à participer à la construction européenne, mais que dans le même temps, la France, qui est présentée comme un des piliers de l’Europe n’a pas de constance dans son engagement européen. Cette réalité a poussé l’Allemagne à voir la Grande-Bretagne comme un bouclier face à une France trop dirigiste et trop protectionniste.

Par ailleurs, l’auteur déplore le mépris du droit et des institutions de la part de la Grande-Bretagne, dont le dirigeant encore en place a refusé de participer à un débat public dans l’hémicycle du Parlement européen, ce qui aurait été un acte démocratique fort et un moyen de relever le niveau du débat. Force est de constater qu’une solution était possible pour éviter ce qui se passe aujourd’hui, sans que celle-ci soit la panacée. La députée Sylvie Goulard propose ainsi de réviser les traités et de créer un statut de membre associé déchargé de certaines obligations avec évidemment des droits réduits. Ce projet d’une Europe multiple, très différenciée, peut être critiqué mais il avait le mérite d’éviter le fiasco actuel, dont David Cameron est en grande partie responsable. Rappelons que ce dernier a souvent présenté à ses électeurs des dérogations pour le Royaume-Uni comme une discrimination à leur détriment, participant ainsi à un euroscepticisme peu rationnel croissant, et qu’il est celui qui a promu l’idée du référendum, s’enfermant dans son propre piège.

L’auteur a fait le choix de partir du cas spécifique britannique pour aboutir à une réflexion plus large sur le devenir de l’Union européenne, et l’argumentaire est solide et peu sujet à critiques. Sylvie Goulard souligne que la question de l’avenir de l’UE reste entière, peu importe le résultat du référendum. Ce qu’il faut, c’est voir ce que l’on veut préserver, c’est-à-dire le système social européen, c’est prendre conscience de ses forces, en l’occurrence l’avance des Etats européens dans leur capacité à mettre en place une véritable gouvernance transfrontalière, et œuvrer à plus de coordination. L’auteur cite l’exemple de la France et de l’Allemagne qui chacune a fait voter une loi sur la stratégie numérique, sans se concerter, sans chercher à proposer une loi d’envergure européenne.

On reproche souvent à l’Union européenne de supprimer la souveraineté de ses membres, des différents peuples, prenant l’exemple de la Suisse qui aurait tous les avantages mais pas les contraintes du système, et dont le Royaume-Uni serait tenté de s’inspirer dans sa nouvelle relation avec l’Union européenne. Or, d’après l’auteur, il faut insister sur les illusions souverainistes que constituent des cas comme celui de la Suisse. Quitte à provoquer, Sylvie Goulard n’hésite pas à affirmer page 77 : « l’Union européenne, au contraire, nous restitue de la souveraineté ». Elle justifie son point de vue par la capacité qu’offre l’Union européenne à ses membres de faire partie d’un bloc puissant, capable de négocier avec de grandes puissances internationales. A titre d’exemple, elle rappelle que le gouverneur de la Banque de France est invité par Mario Draghi, Président de la BCE, alors qu’il y aurait peu de chances qu’il le soit au niveau international si la France suivait le chemin du Royaume-Uni. Autre exemple : les conflits juridiques avec des puissances comme les Etats-Unis, où les pays ne peuvent réellement peser sur les négociations et donc défendre leurs intérêts que par l’intermédiaire des instances européennes.

Dans une dernière partie, l’auteur vise à proposer quelques pistes pour rebâtir l’Union européenne, afin qu’elle réponde mieux aux attentes des peuples qui s’en éloignent toujours plus. Elle affirme que le sursaut ne viendra pas du niveau européen, en raison de la faiblesse des institutions, trop souvent discréditées par les dirigeants nationaux (la France étant une spécialiste dans le domaine). Concernant la France, elle explique de manière originale cette tactique par le mode de fonctionnement de nos institutions : alors qu’en Allemagne et en Italie, le chef du gouvernement assure le service après-vente des différents Conseils européens, la France conserve une forte distance à l’égard de l’Union européenne, où il n’y a pas de débat animé par le Président ou le Premier ministre, les quelques interventions étant réservées au Secrétaire d’Etat aux affaires européennes dont l’action est souvent méconnue et peu médiatisée. Cette distance est amplifiée d’après l’auteur par le peu de place accordée aux programmes européens par les médias français, ne permettant pas ainsi de créer une véritable culture européenne, voire à terme un début de conscience européenne.

En conclusion, Sylvie Goulard veut éviter une Union européenne au rabais, relancer cette dernière et ce peu importe la décision du Royaume-Uni qui peut, par un concours de circonstances, favoriser une véritable redéfinition de la stratégie de l’Union européenne. Comme le rappelle à juste titre l’auteur : « le problème de l’Union européenne n’est pas tant ce qu’elle est que ce qu’elle n’est toujours pas » (p.129).

« Goodbye Europe » est un excellent essai qui mérite d’être lu et relu, encore plus après le résultat du référendum britannique. Ce n’est pas un énième ouvrage sur le projet européen, mais bien une réflexion originale et solide sur les forces et faiblesses de la structure Union européenne qui peut éviter le chaos qui s’annonce, à condition de prendre en compte les aspirations des peuples et de leur proposer un véritable projet européen. On reste toutefois sur sa faim concernant les solutions proposées qui auraient mérité davantage de précisions et d’évaluations de faisabilité.


Recension réalisée le 24 juin 2016

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#FranceAllemagne, relancer le moteur de l’Europe (Philippe Gustin, Stephan Martens; Editions Lemieux éditeur; décembre 2015)

Franceallemagne_LemieuxLe contexte géopolitique européen est marqué par une crise polymorphe (économique, sociétale, etc…) qui fragilise par certains aspects l’Union européenne dans ses fondements mêmes. L’un des derniers remparts à son délitement pressenti évoqué par de nombreux observateurs est le fameux « couple » franco-allemand, présenté comme le moteur de la construction européenne et le seul élément à même de résoudre les crises graves et complexes. Or, son efficacité est liée à sa force, en d’autres termes à l’action coordonnée et puissante des deux autorités : des désaccords entre dirigeants et la machine se grippe, créant de la confusion, de la peur et de l’instabilité.

Aujourd’hui, le « couple » franco-allemand pâtit entre autres de divergences économiques et d’un décrochage de la France vis-à-vis de son partenaire, ce qui fragilise le bloc et doit nous inviter à réinventer cette association pour le moins singulière, eu égard au passé historique des deux puissances.

C’est dans ce contexte que s’apprécie la lecture du livre « #FranceAllemagne, relancer le moteur de l’Europe » de Philippe Gustin et Stephan Martens. Le premier est préfet, ancien ambassadeur de France en Roumanie, le second est professeur de civilisation allemande à l’Université de Cergy Pontoise. L’ouvrage bénéficie d’une préface de qualité, rédigée par Bruno Le Maire, qui a été entre autres secrétaire d’Etat aux Affaires européennes. Ce dernier précise bien sa conviction à travers ce livre : « La relation franco-allemande doit redevenir le laboratoire de ce compromis et redonner le ton à la politique européenne, sans pour autant dicter ses choix » (p.9).

Ce court essai (cent pages) se décompose en trois grandes parties thématiques : la présentation des « fractures » au sein du « couple », un argumentaire pour montrer que ces deux puissances demeurent intimement liées malgré tout et enfin huit mesures pour relancer ledit « couple ».

Les auteurs constatent dans un premier temps une détérioration des relations depuis deux décennies avec un pic récemment atteint par certains politiques. Citons par exemple le leader de gauche Jean-Luc Mélenchon et son livre « Le poison allemand » (2015) qui participe à un climat de germanophobie croissant, allant à rebours d’une opinion publique qui a, à une écrasante majorité, une bonne image de l’Allemagne.

Les auteurs énumèrent avec précision et pédagogie les ambiguïtés qui participent à la fragilisation du moteur franco-allemand. Rappelant la sémantique différente des deux côtés, la France parlant de couple alors que l’Allemagne parle de tandem, ils expliquent que la relation franco-allemande était une donnée imposée avant l’unification de l’Allemagne, tandis que désormais elle repose sur une démarche volontaire, impliquant davantage de courage chez ses dirigeants pour aller de l’avant et renforcer l’ensemble.

L’exercice est d’autant plus compliqué que les deux protagonistes n’ont pas la même vision de leur place dans l’Europe. Les auteurs citent (p.20) Zbigniew Brzezinski qui dans son livre « Le grand échiquier. L’Amérique et le reste du monde » (1997) pense qu’ « à travers la construction européenne, la France vise la réincarnation, l’Allemagne la rédemption ». Gustin et Martens vont même jusqu’à affirmer, peut-être de manière exagérée, que le couple franco-allemand est plus une image qu’une réalité concrète, en raison de méfiances et de malentendus.

Ainsi, le « non » français au référendum du 29 mai 2005 a constitué une véritable rupture, l’Allemagne ne comprenant pas les choix de son partenaire. Mais cette dernière n’est pas non plus exempt de reproches (les auteurs ont en effet le mérite de ne pas prendre parti pour tel ou tel pays), car elle défend avant tout ses intérêts nationaux tout en proposant un « européanisme de circonstance ».

Face à ce constat pour le moins négatif et pessimiste, les auteurs tiennent à rappeler que ces difficultés peuvent être surmontées grâce à des capacités structurelles puissantes. Ainsi, la France et l’Allemagne sont capables de dépasser les antagonismes et leur coopération peut fonctionner, malgré des divergences de fond, comme l’ont démontré plusieurs décennies d’action. De plus, le « couple » franco-allemand représente 55% du PIB de l’Union européenne et 30% de sa population, ce qui lui confère un poids économique et démographique unique dans l’espace européen, et surtout une forte responsabilité à l’égard des membres de l’Union européenne. Il n’y a pas d’autre alliance politique pour prendre le relais d’ailleurs, ce qui met le couple sous pression, car il est condamné à réussir, même partiellement. Les tentatives d’alliances de revers (France, Royaume-Uni par exemple) n’apportent pas de plus-value stratégique.

Pour renforcer le couple franco-allemand, Gustin et Martens proposent huit mesures qui, à leur lecture, font sens et l’on peut se demander pourquoi elles n’ont pas été mises en place plus tôt, si ce n’est à cause de freins politiques difficilement justifiables au regard de l’Histoire. Il est ainsi question de renforcer l’OFAJ, de mieux coordonner les échanges éducatifs et linguistiques dans les deux pays, d’œuvrer à une convergence fiscale pour l’impôt sur les sociétés et de créer dans chaque pays un ministère en charge de la coopération franco-allemande. De plus, de manière originale, Gustin et Martens avancent comme autres pistes le soutien de la France à la possibilité pour l’Allemagne d’avoir un siège permanent au Conseil de Sécurité des Nations Unies et surtout la nécessité de ne pas exagérer la notion de « couple » qui, au final, exerce une trop forte pression sur les protagonistes pour agir avec une latitude suffisante.

Gustin et Martens concluent sur l’idée que la France et l’Allemagne ne doivent pas diriger mais faciliter les relations entre Etats européens. Ils ajoutent très justement que leurs différents relèvent davantage d’un problème intellectuel que réellement géopolitique. Ils complètent leur analyse par une bibliographie commentée, dont l’apport sera grandement apprécié pour toute personne souhaitant aller plus loin dans la compréhension de ce couple si particulier.

Très bien écrit, accessible à tous, « #FranceAllemagne, relancer le moteur de l’Europe » est un livre fortement conseillé. Rigoureux dans leur analyse, les auteurs évitent les poncifs sur le fameux « couple » franco-allemand et proposent un argumentaire de qualité avec des propositions concrètes. Certaines peuvent sembler à première vue très difficiles à mettre en place, voire utopistes, mais leur mise en application sera liée au courage politique des dirigeants français et allemand. La France et l’Allemagne ont tout intérêt à se rapprocher davantage et à renforcer leur coopération ; il en va de leur place en Europe, dans le monde.


Recension réalisée le 22 mai 2016

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.lemieux-editeur.fr/FranceAllemagne.html

My Way (Silvio Berlusconi avec Alan Friedman; Editions Michel Lafon; octobre 2015)

My_way_Berlusconi_hdMembre fondateur de l’Union européenne, pays qui jouit d’une position géographique stratégique dans l’espace méditerranéen, l’Italie est une puissance moyenne dont on parle pourtant peu, hormis pour les stéréotypes (corruption, mafias) et les scandales qui ont émaillé la scène de la vie politique italienne à la fin du XXème siècle. Une personne incarne (tristement) à merveille les travers de l’Italie des dernières décennies : Silvio Berlusconi.

Cet homme politique est mondialement connu, moins pour ses talents de réformateur que pour ses frasques, ses multiples procès, son sens de la formule parfois malheureuse mais aussi pour l’empire médiatique qu’il a su créer et faire prospérer jusqu’à maintenant. Considéré désormais par de nombreux politologues italiens comme fini ou quasi-fini, il peut être intéressant de revenir sur le parcours du plus médiatique des dirigeants politiques italiens et de comprendre à quel point il a façonné l’Italie depuis les années 80. Le livre qui fait ici l’objet d’une recension peut nous aider dans cette initiative. Il s’agit d’une biographie / autobiographie autorisée entre Silvio Berlusconi et Alan Friedman, qui fut correspondant pour le Financial Times à Milan et qui connaît Il Cavaliere depuis plus de trente ans. C’est donc un témoignage important que propose Berlusconi et qui offre sur plusieurs thèmes une grille de lecture différente de ce qu’on a l’habitude de lire dans la presse française.

L’ouvrage s’articule autour de treize chapitres, les premiers revenant sur le parcours de Berlusconi d’un point de vue chronologique avant d’être suivis d’une dizaine de chapitres thématiques où sont traités par exemple les rapports du Cavaliere avec Vladimir Poutine, George W Bush, sa relation avec les femmes, son intervention dans le conflit libyen. Cette mise sur le même plan de sujets dits sérieux avec des parties plus personnelles peut perturber à première vue, mais cela correspond à la dimension du personnage Berlusconi qui n’est pas parvenu durant sa vie à séparer ses actions politiques de son mode de vie personnel.

Le parcours de Silvio Berlusconi débute dans l’immobilier avec une première affaire en 1961 qui lui apporte rapidement le succès à Milan (construction de Milano 2). Ses investissements lui permettent de se constituer une solide fortune (il fonde la holding familiale Fininvest) qu’il entend faire prospérer dans d’autres secteurs, et en particulier dans les médias. En effet, l’Italie des années 70 est encore sous l’emprise de la télévision d’Etat avec la RAI et Berlusconi cherche à proposer autre chose aux Italiens. Par des manœuvres habiles lui permettant de contourner le cadre juridique très rigide en matière audiovisuel, il réussit à lancer Tele Milano 58 qui, par des subterfuges techniques, donne l’impression d’être diffusée au niveau national (ce qui est illégal à l’époque) alors qu’elle n’est en fait diffusée qu’en local. Le succès est croissant avec la naissance de Canale 5 (1980) qui fait la part belle aux séries américaines, les téléspectateurs de Berlusconi partageant ainsi son américanophilie affichée. Au fur et à mesure, Berlusconi grappille des parts d’audience à la RAI, cette dernière voyant son monopole s’effriter dangereusement.

Ce succès dans les médias (avec l’empire télévisuel Mediaset que l’on connaît) est complété par une incursion dans le monde du sport avec le rachat en 1986 de l’AC Milan. Dans un pays où l’amour du football est irréfragable, Berlusconi va faire de son club une machine à succès au service de sa communication qui va lui donner les clés pour son entrée en politique. La plupart de ses détracteurs voient dans sa volonté de faire de la politique un moyen de sauver ses affaires qui faisaient déjà l’objet à l’époque d’une attention pour le moins soutenue des magistrats. Il affirme de son côté vouloir relancer l’Italie sur la voie du progrès et lui éviter le fameux « péril communiste ».

Pour les élections législatives de 1994, il fonde son parti politique de centre-droit, Forza Italia, et promet des solutions pour le chômage, l’endettement de l’Etat. Comme le rappelle Alan Friedman page 134, c’est la première fois dans « l’histoire de l’Occident, qu’un parti politique venait à être imaginé, conçu, fondé et finalement lancé à partir d’une firme importante ». Grâce à ses médias et au softpower qu’il exerce avec son équipe de football, il mène une campagne où il se met efficacement en scène, n’hésitant jamais à évoquer sa réussite personnelle pour que les électeurs lui confient leur vote. C’est une réussite et le 11 mai 1994, Berlusconi prête serment pour être président du Conseil : il ne le sera que pour un an, sa coalition se désintégrant très rapidement. Il reviendra aux affaires de 2001 à 2006, détenant le record de durée au Palais Chigi, puis de 2008 à 2011.

Son bilan politique est pour le moins négatif : le peu de réformes mises en place ne l’ont été que pour se conformer aux directives européennes. En revanche, Silvio Berlusconi a été particulièrement actif concernant sa propre personne avec la mise en place d’une dizaine de dispositifs légaux pour se protéger. Ils ont été assez efficaces puisqu’au final, Berlusconi a été reconnu plusieurs fois coupable, condamné une fois, innocenté neuf fois mais surtout, il a profité à trente-cinq autres reprises d’annulations de procédures ou de prescription. A de nombreuses reprises dans le livre, il Cavaliere évoque ces « procureurs militants » qui lui ont coûté des centaines de millions d’euros en frais de justice pour un résultat maigre au final. Pourtant, les accusations à son encontre étaient graves : liens avec la mafia, corruption, subordination de témoins, pots de vin, etc…

L’intérêt de ce « livre portrait » réside en vérité dans la vision de Berlusconi de son action en matière de politique étrangère. Il livre des éléments clés qui sont certes discutables, mais qui ont le mérite de présenter une autre analyse des faits présentés dans les médias européens par exemple. Il est de notoriété publique que Berlusconi est l’ami de George Bush Junior et de Vladimir Poutine, deux dirigeants politiques guères appréciés des opinions publiques européennes, ce qui a renforcé le côté sulfureux du personnage. Pourtant, c’est cette amitié qui a permis selon Berlusconi le succès du Sommet de Rome du 28 mai 2002 sur les relations OTAN / Russie. Il se met évidemment en scène dans le livre et exagère la portée de son action, mais force est de constater qu’il a en fin de compte été un acteur diplomatique souvent sous-estimé. Dans le même registre, il raconte avec des détails à la fois intéressants et comiques pour certains comment il a tenté de sauver Kadhafi et son régime, sans succès. Le plus intéressant dans ce récit est qu’il explique clairement que la France avait déjà tout planifié et que la fin de Kadhafi était inéluctable, car actée par Nicolas Sarkozy.

Le chapitre le plus intéressant (et le mieux construit) est le numéro 11 : « l’intrigue internationale ». Silvio Berlusconi raconte comment selon lui un complot a été monté par Nicolas Sarkozy, alors Président de la République française, et Angela Merkel, la chancelière allemande, pour l’écarter du pouvoir avec la complicité discrète mais efficace du Président de la République italienne Giorgio Napolitano. Il rappelle qu’à l’été 2011, la Deutsche Bank s’était  débarrassée de 80% de ses avoirs en obligations italiennes, fragilisant mécaniquement l’Italie qui subissait déjà de plein fouet la crise économique et financière de 2008. Il Cavaliere est donc arrivé au Sommet du G20 à Cannes (novembre 2011) affaibli politiquement, avec en face de lui un bloc uni pour le faire chuter. La directrice du FMI, Christine Lagarde, Nicolas Sarkozy et Angela Merkel font pression sur le dirigeant italien pour qu’il accepte l’aide du FMI, ce qui reviendrait à une humiliation pour lui et le pays ainsi qu’à une perte de puissance, le pays devant suivre scrupuleusement les règles édictées par l’organisation. Berlusconi résiste même s’il se doute que son sort est déjà scellé. En effet, quelques jours après le Sommet de Cannes, Giorgio Napolitano nomme Mario Monti sénateur à vie pour siéger au Parlement ce qui lui permet de le nommer Président du Conseil. La manœuvre est habile (on peut se demander si elle est démocratique, vu que Mario Monti n’a pas été élu…) car elle permet à l’Italie d’avoir un dirigeant plus en phase avec les stratégies européennes de l’époque et surtout, elle précipite la chute de Silvio Berlusconi.

Ce dernier ne va pas s’en relever, malgré quelques demi-succès électoraux. Elu pour la première fois sénateur en 2013, il est déchu de son mandat quelques mois après en raison de sa condamnation définitive dans l’affaire Mediaset. La même année, il est condamné pour incitation à la prostitution de mineure et abus de pouvoir dans l’affaire du Rubygate avant de bénéficier d’un acquittement par la Cour d’appel de Milan en 2014. Il parvient à un retour à la scène politique grâce au jeune dirigeant du PD Matteo Renzi avec qui il fonde le pacte de Nazareno (18 janvier 2014) qui fixe le cadre de la nouvelle loi électorale, mais sans parvenir à garder une influence suffisante au sein de ses rangs. On ne peut se risquer à parler de mort politique pour Silvio Berlusconi car il est toujours capable de revenir, même pour un bref instant, sur la scène politico-médiatique, mais force est de constater que l’on assiste malgré tout au crépuscule d’un homme politique complexe.

Le livre « My Way » est intéressant dans son approche, à condition de garder systématiquement une distance critique, ce que ne fait pas nécessairement le journaliste Alan Friedman qui ne s’attarde guère sur ses procès et qui n’évoque quasiment rien de l’action politique du Cavaliere. Les interviews auraient pu être construites de manière plus incisive avec des échanges directs entre les deux interlocuteurs au lieu d’une reformulation trop poussée qui fait perdre de l’intensité au discours. L’ouvrage évite l’écueil du voyeurisme et de ne se focaliser que sur les frasques de Berlusconi au profit de passages remarquables sur le parcours professionnel du dirigeant italien et sur ses initiatives en matière diplomatique. On aurait aimé plus de chapitres sur cette dimension pour laquelle les auteurs semblent avoir pris du plaisir à commenter.

Agréable à lire malgré quelques répétitions et passages descriptifs inutiles, « My Way » de Silvio Berlusconi avec Alan Friedman mérite d’être lu pour deux raisons : comprendre l’ascension et les échecs d’un dirigeant politique majeur de l’Italie et avoir des éléments de réflexion sur la société italienne qui, d’une façon ou d’autre, entre les pro et les anti Berlusconi, a été durablement marquée par le berlusconisme.


Recension réalisée le 7 février 2016

Lien vers le site de la maison d’édition:http://www.michel-lafon.fr/livre/1636-My_way.html

François & Angela (Nicolas BAROTTE; Editions Grasset; septembre 2015)

François&AngelaLa construction européenne est étroitement liée à ce qu’on appelle le moteur ou le couple franco-allemand. En effet, depuis ses débuts dans les années 50, l’Europe s’est faite pour de bonnes et de mauvaises raisons autour des deux principales puissances que sont la France et l’Allemagne. Lorsqu’il y a eu des crises à surmonter ou au contraire de vraies avancées, cela s’est toujours fait avec l’équipe franco-allemande, comme si leur destin était irrémédiablement lié, après pourtant de nombreuses guerres qui les avaient opposées.

Lorsque les institutions européennes ne peuvent faire face à des crises (crise économique, crise migratoire, etc…), on fait « naturellement » appel aux dirigeants français et allemand pour impulser un projet à même de rassembler les autres membres de l’Union européenne. Cela ne veut pas dire que les dirigeants français et allemand sont systématiquement sur la même ligne politique. Bien au contraire, à de nombreuses reprises, des divergences plus ou moins fortes ont été visibles entre les deux pays, mais à chaque fois, ils sont parvenus à surmonter les obstacles et à faire suffisamment de compromis pour éviter la rupture, symbole de grave paralysie de l’Union européenne.

C’est à cette entité politique et géopolitique qu’est le couple franco-allemand que s’intéresse Nicolas Barotte, journaliste au Figaro, dans son livre « François & Angela ». Remarquons que le titre n’emploie que les prénoms des dirigeants politiques, comme pour souligner la proximité qui les lie, cette idée étant renforcée par la photographie de la couverture, où l’on voit les deux dirigeants se réconforter après les attentats de Charlie Hebdo en janvier 2015.

L’ouvrage est composé d’une vingtaine de chapitres assez courts (une dizaine de pages en moyenne) mais clairs et écrits dans un style agréable. L’auteur a eu la bonne idée de ne pas commencer son livre lors de l’élection de François Hollande en 2012, mais de revenir sur la situation de chacun des protagonistes lorsque le couple franco-allemand était composé de Nicolas Sarkozy et Angela Merkel.

Tout au long de l’ouvrage, on remarque plusieurs tendances qui donnent des clés de compréhension de cette association politique par nécessité. Le couple franco-allemand se construit par l’effort, chacun devant apprendre à connaître l’autre, à comprendre son mode de fonctionnement et les limites de son pouvoir, souvent liées à des considérations nationales. C’est aussi une question de caractère, où la part de l’humain ne doit pas être sous-estimée, comme le souligne l’auteur. François Hollande et Angela Merkel ont des parcours personnels et professionnels très différents qui ont des conséquences sur leur manière de faire de la politique et de communiquer. Nicolas Barotte parvient à trouver les bonnes formules psychologiques pour montrer ce qui les rapproche et ce qui les éloigne.

Mais il ne se contente pas de faire un portrait croisé des caractères de chacun. A travers le récit des épreuves qu’ils ont dû surmonter (crise économique européenne, réforme des institutions européennes, crise ukrainienne, etc…), il montre avec brio les rapports de force qui sous-tendent la relation franco-allemande et qui expliquent indirectement la capacité du couple à peser efficacement ou non sur des choix stratégiques pour l’Union européenne. Ce qui transparaît en filigrane du livre, c’est que la France est une puissance politico-militaire qui perd de son influence en raison d’une situation économique problématique et inquiétante, tandis que l’Allemagne affirme son statut de puissance économique majeure mais sans oser devenir le leader politique européen que beaucoup attendent.

L’Allemagne mène une partition délicate avec son partenaire car elle ne peut fermer les yeux ni sur l’absence de réformes structurelles concrètes de ce dernier ni sur son non-respect des exigences européennes en matière de déficit, sous peine de perdre de sa crédibilité auprès des autres membres de l’Union européenne. Mais elle ne peut également être trop directe et menaçante dans ses critiques vis-à-vis de la France (ce dont profite allégrement cette dernière) sous peine de voir son image écornée au sein de l’opinion publique française qui y verrait un diktat. L’auteur ne cherche pas à choisir un camp qui serait « mieux » qu’un autre et ce qui fait la force du livre : il dresse un constat précis des forces et faiblesses de chacun, démontrant au final que ces deux pays voient les faiblesses de l’un compensées par les forces de l’autre. Ainsi, la France assume son statut de puissance militaire en intervenant sur de nombreux théâtres d’opérations (Afrique, Moyen-Orient) ce qui a un coût financier conséquent, et l’Allemagne apporte son soutien économique et logistique, mettant de côté dans ce cas ses critiques sur la rigueur budgétaire que la France devrait suivre.

On note à la lecture de l’ouvrage chez Angela Merkel un vrai sentiment européen, que l’on ne retrouve guère malheureusement chez les responsables politiques français qui font de l’Union européenne la raison des problèmes qu’ils ne parviennent pas à régler. L’Allemagne vise à renforcer l’Union européenne, un moyen pour elle de maintenir sa position économique, mais sans vouloir appliquer un modèle allemand à l’Union européenne ce qui est important de préciser. Le couple Hollande / Merkel a connu des hauts et des bas, comme le décrit très bien l’auteur, mais il se pérennise même si l’on peut craindre des distorsions de plus en plus fortes à contenir. Alors que le président français a une côte de popularité faible et ne parvient pas à fixer une stratégie à même de relancer l’économie française, la chancelière allemande bénéficie d’un soutien qui ne se dément pas malgré ses mandats successifs, aidée il est vrai par un modèle économique performant quoique perfectible.

Si la France ne parvient pas à se réformer (les conseillers d’Angela Merkel pensent qu’elle peut le faire pourtant !), elle risque de se crisper lors de ses échanges avec l’Allemagne car elle aura de moins en moins de marges de manœuvre, tandis que l’Allemagne devra, à contrecœur, assumer son rôle de première puissance européenne avec un risque de germanophobie nuisible à l’Union.

Au final, grâce à nombreux entretiens avec des responsables politiques et des conseillers des deux pays, Nicolas Barotte réussit à nous décrire les coulisses du couple franco-allemand, pivot de l’Union européenne. Malgré un plan qui nous semble perfectible et qui n’empêche pas les redites, l’auteur signe un livre très intéressant et utile pour qui veut comprendre la mécanique franco-allemande.


Recension réalisée le 13 novembre 2015

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.grasset.fr/francois-et-angela-9782246811251