Un nouveau rêve américain, ou la fin du mâle blanc? (Sylvain CYPEL; Editions Autrement; mars 2015)

Rêve_US_CypelLes Etats-Unis fascinent, agacent : première puissance mondiale à plus d’un titre (militaire, diplomatique, économique, culturelle cf soft power), leur influence se manifeste dans le monde entier et ce dernier scrute à des degrés divers les événements américains, même lorsqu’il s’agit de politique intérieure. On se souvient aisément de la première élection à la présidence de Barak Obama, dont la campagne avait été suivie, commentée en détails et en continu dans des dizaines de pays. Cela avait permis de mieux connaître ce pays, dont au final nous n’avons qu’une vision superficielle, voire caricaturale, avec peu d’enquêtes de terrain qui souvent restent autour des mêmes thèmes (Silicon Valley, armes à feu, etc…).

Le livre qui fait ici l’objet d’une recension apporte de très nombreuses connaissances et analyses, à même de nous aider à participer au débat sur ce qu’est l’Amérique aujourd’hui et sur ses perspectives futures. Journaliste spécialiste des Etats-Unis, Sylvain Cypel a intitulé son ouvrage « Un nouveau rêve américain » avec pour sous-titre « ou la fin du mâle blanc ? » : l’auteur y mêle avec une très grande qualité des analyses démographiques, économiques, sociétales et culturelles.

Il ne s’agit pas d’un livre sur la politique américaine, sur la géopolitique des Etats-Unis, mais bien un livre sur ce que sont les Américains, sur leur manière de se percevoir entre eux et vis-à-vis du pouvoir, sur leur nouvelle place dans la société dans une période post-crise économique, dont les conséquences sont trop souvent analysées de manière simpliste en Europe.

L’ouvrage se découpe en sept chapitres thématiques (Le bouleversement démographique / L’exceptionnalisme américain en crise / L’identité malheureuse de l’homme blanc / Le mâle blanc en colère / Des nouveaux latinos culturellement différents / Obama une ère post raciale vite avortée / Vers une Amérique hybride ?) qui peuvent se lire séparément, bien qu’une lecture complète soit fortement recommandée car l’auteur avance ses arguments au fur et à mesure pour donner du poids à sa thèse d’une « Amérique hybride » (hybride à plusieurs niveaux très bien décrits).

Sylvain Cypel questionne la place de l’homme (« mâle ») blanc dans une société multiraciale où la population blanche sera minoritaire dans trente ans, devant vivre avec d’autres minorités (noire, latino, asiatique) qui s’inscrivent toujours plus dans le mode de vie américain, bien que de puissantes disparités existent avec en particulier la minorité noire qui ne parvient pas à suivre la cadence et à avoir des perspectives futures optimistes. L’auteur analyse également la distance accrue homme / femme chez la « race blanche » avec des conséquences majeures en terme d’éducation, de conception de la société, de vote lors des élections, etc…

L’homme blanc semble se replier sur lui-même : ne parvenant pas à se remettre de la crise de 2008 où les emplois les moins qualifiés sont désormais pris d’assaut par d’autres ensembles raciaux, il cherche à créer des barrières vis-à-vis de ses concitoyens, ne se reconnaissant plus dans une Amérique dont sa vision est pour le moins erronée (les Etats-Unis ont toujours été une terre d’accueil pour les migrants avec des paramètres sociaux-historiques différents il est vrai).

Les cartes sont également rebattues avec le métissage de la population qui pose de sérieux problèmes à ceux qui veulent à tout prix catégoriser des groupes de population, alors que ces derniers fondent de plus en plus de familles avec d’autres groupes. La vraie question posée dans le livre de Sylvain Cypel porte sur le modèle américain, sur ce qu’il appelle le « nouveau rêve », que les Etats-Unis doivent inventer ou plutôt réinventer. Ce n’est pas un projet simple, bien au contraire, car il doit éviter d’exclure tout en maintenant une cohésion nationale et en luttant avec plus d’efficacité que maintenant contre les déséquilibres économiques et sociaux.

A l’aide d’une cartographie d’excellente qualité réalisée par Aurélie Boissière, Sylvain Cypel dresse un portrait tout en finesse et d’une rare intelligence de l’Amérique que nous ne connaissons pas véritablement. Il ne cherche pas forcément à donner de réponses à des problèmes d’une grande complexité, mais il donne des clés de lecture solides pour que le lecteur puisse mieux appréhender les réalités sociétales des Etats-Unis.

« Un nouveau rêve américain » réussit le tour de force d’être à la fois très accessible pour un néophyte grâce à une écriture simple mais non simpliste qui questionne efficacement les concepts clés du débat, et d’être également très utile pour tout étudiant ou chercheur qui veut comprendre les tendances lourdes qui structurent un modèle américain en pleine refondation.

Le livre de Sylvain Cypel est un livre brillant, précurseur sur son sujet, dont la lecture est vivement conseillée, aussi bien pour mieux connaître l’Amérique que pour questionner dans les autres pays la place des minorités et leur participation au modèle national.


Recension réalisée le 18 juillet 2015

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.autrement.com/ouvrage/un-nouveau-reve-americain-sylvain-cypel

Kennedy, une vie en clair-obscur (Thomas SNEGAROFF; Editions Armand Colin; septembre 2013)

KennedyNous avons pour habitude de publier des recensions d’ouvrages de géopolitique ou ayant trait aux relations internationales. Il peut arriver que nous soyons amenés à faire une exception lorsque le sujet le mérite, ce qui est le cas avec le dernier ouvrage de Thomas Snégaroff, historien spécialiste de la présidence américaine, portant sur John Fitzgerald Kennedy.

La date de parution de cette biographie correspond à quelques mois près au 50ème anniversaire de l’assassinat de l’ancien Président américain à Dallas le 22 novembre 1963. Comme on pouvait s’y attendre, de nombreux ouvrages viennent de sortir pour « profiter de cet anniversaire » qui fascine toujours autant les médias, avec le risque d’une offre littéraire et intellectuelle de niveau variable.

Ce n’est pas le cas du livre de Thomas Snégaroff qui impressionne par sa maîtrise du personnage Kennedy, sa capacité à remettre dans son contexte chaque idée avancée, ainsi que sa faculté à écrire simplement sans renoncer à la finesse d’analyse qu’un tel travail exige. Ce dernier n’est pas évident, comme le rappelle l’auteur au début de l’ouvrage, puisqu’il n’est ni question de faire l’éloge d’un président, aussi charismatique soit-il, sous peine d’occulter ses aspects les moins connus et parfois les moins avouables, ni question de s’interroger exclusivement sur la construction du mythe, thématique intéressante mais qui bride les autres dimensions d’analyse.

Sur un peu plus de deux cent pages, en une dizaine de chapitres aux titres courts et directs (Racines, Souffrances d’enfance, Inga…), l’auteur parvient à nous présenter un homme politique complexe à travers des moments clés de sa vie. Une véritable progression dans la compréhension de qui fut Kennedy se fait jour avec les interconnexions entre les chapitres, l’auteur démontrant de façon éclatante les constantes qui ont conduit un enfant malade, considéré comme le second de la famille après son frère aîné, à la tête de la plus grande puissance du monde.

Ce que l’on supposait mais qui se vérifie à la lecture du livre, c’est le rôle majeur qu’a joué le père de John, Joseph Kennedy qui a mis sa fortune au service de la carrière de son fils, n’hésitant pas à faire pression sur ceux pouvant jouer un rôle dans l’ascension de celui-ci. Cette influence majeure du père ne doit pas pour autant occulter la formidable capacité de résistance de Jack (JFK) qui échappe à la mort à de nombreuses reprises (Seconde Guerre mondiale et maladie d’Addison), parvenant à se remettre en cause quand nécessaire pour cacher son tempérament et ses erreurs afin de gravir les marches de la vie politique, prenant ainsi le relais d’un frère aîné mort lors de la Seconde Guerre mondiale.

JFK parvient à transformer des semi-échecs (son activité militaire dans le Pacifique, ses résultats universitaires assez moyens entre autres) en succès retentissants grâce à une propagande conçue par sa famille (tous se mobilisent), et qu’il entretient également, n’hésitant pas à faire acheter ses productions littéraires pour les faire rentrer dans le haut des classements par exemple. Le passage sur la crise de Cuba et le bras de fer entrepris avec l’ennemi soviétique résume à lui seul les forces et faiblesses de JFK qui parvient à se sortir d’une mauvaise passe, évitant au monde un affrontement militaire aux conséquences potentiellement catastrophiques.

Ce qui compte pour la famille Kennedy, c’est la réussite ; un véritable culte est voué à ceux qui entreprennent, qui ne renoncent pas, jusqu’à atteindre le but visé.

On aurait aimé un chapitre supplémentaire sur la courte présidence de Kennedy, où auraient été davantage explicitées ses actions en matière de politique intérieure. Cela aurait été d’autant plus intéressant que le succès de sa campagne contre Nixon a été le résultat d’un savant mélange d’intelligence politique, de stratégie, de concessions afin d’attirer le plus grand nombre, prenant le risque d’en décevoir également beaucoup une fois élu. Le chapitre sur Dallas et l’assassinat ne tombe pas dans le sensationnalisme ; il est au contraire très subtil et délicat.

Que l’on soit amateur ou pas de biographies, le livre de Thomas Snégaroff mérite d’être lu et relu. Très bien écrit et construit, il permet d’entrevoir quelques facettes d’un des hommes politiques américains les plus connus sur la scène internationale, aussi bien pour l’espoir qu’il suscitât que pour sa mort tragique.


Recension rédigée le 13 novembre 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.armand-colin.com/livre/457439/kennedy.php