La théorie de la tartine (Titiou LECOQ; Editions Au diable Vauvert; mars 2015)

Théorie_de_la_tartinePour comprendre le cyberespace, les enjeux du numérique pour le citoyen, on consulte généralement des ouvrages écrits par des universités ou par des praticiens aux profils souvent techniques avec un discours peu accessible au grand public. Pourtant, les enjeux du numérique ne doivent pas demeurer la chasse gardée d’une minorité experte car ils ont des impacts sur l’ensemble de la société. Peu de romans se sont intéressés réellement au thème du cyberespace avec succès ; on pensera notamment à Cyber China de Xiaolong Qiu (la recension est disponible à cette adresse : http://livres-et-geopolitique.fr/cyber-china-xiaolong-qiu-editions-liana-levi-mai-2012/) qui donnait un aperçu de la réalité cybernétique chinoise à travers un roman policier de bonne facture.

L’ouvrage qui fait ici l’objet d’une recension s’inscrit dans le même esprit et mérite toute notre attention. On y suit l’histoire de trois personnages bien identifiés (voire caricaturaux par moments, mais le trait exagéré de l’auteur participe de la mise en valeur des failles de ses personnages) : Marianne, dont une sextape est diffusée en ligne par un ex, Christophe, un journaliste pétri de contradictions et qui doit mettre son idéal journalistique en accord avec les impératifs économiques de la presse en ligne et enfin Paul, un adolescent en rupture avec sa famille et l’école. Ces trois personnages vont interagir lorsque Marianne va solliciter l’aide de Christophe qu’elle avait connu auparavant pour bloquer la diffusion de sa sextape et que ce dernier va demander l’aide technique de Paul. L’auteur, sérieuse connaisseuse du cyberespace, livre un récit crédible, à la fois grave par les thèmes abordés (usurpation d’identité numérique, l’emploi dans les NTIC, les dérives de l’économie numérique) et drôle lors des discussions en ligne entre Marianne et Paul.

On suit ces personnages à dix années d’intervalle pour constater la fragilité de leur existence, perdus dans un monde numérique et réel qui semble les dépasser et les conduire dans une spirale négative. Paul, le spécialiste technique, fait le mauvais choix en gagnant sa vie de manière illégale dans le cyberespace via un site d’arnaques. Cet argent facile lui permet d’être autonome dans sa vie, bien qu’elle affecte son comportement, le rendant associable,  peureux, suspicieux. Sa fin est à l’image de beaucoup de réalités dans le cyberespace : sa perte est causée par un facteur humain, et non par un facteur numérique, à l’image des cyberattaques.

Quant à Christophe, c’est le portrait d’un journaliste qui renonce à son idéal pour répondre aux besoins matériels de sa famille, qui s’agrandit au cours du roman avec la naissance de son deuxième enfant. L’auteur nous donne une image pleine de sensibilité de ce personnage qui perd sur les deux tableaux, broyé par une économie numérique qui le dépasse et qui ne peut tolérer les risques courageux et trahi par sa femme. En résumé, une succession de mauvais choix qui le conduisent à une situation bien pire qu’au début du roman.

Le personnage à l’inverse qui semble s’en sortir est Marianne ; il est vrai qu’elle partait de loin vu que le problème à l’origine vient d’elle et qu’elle a embrigadé, directement ou pas, les autres protagonistes dans son combat pour être oubliée et oublier son erreur passée. Son personnage évolue en profondeur au fur et à mesure du roman et grimpe en intensité dans la seconde partie, lorsqu’elle est maman d’un enfant eu avec un ami homosexuel. Elle poursuit ses piges pour la presse, mais sa situation demeure précaire et elle en vient, consciemment ou pas, à s’insérer de plus en plus dans la vie de ses camarades d’infortune.

Vol d’identité numérique, place de l’humain dans le cyberespace, pouvoirs et démesure du cybernaute, génération Internet, les relations sociales et l’amour à l’ère du numérique sont autant de thèmes brillamment décrits dans La théorie de la tartine par Titiou Lecoq à travers ses personnages attachants, fragiles, perdus.

Ecrit dans un style « numérique » et vif, Titiou Lecoq arrive en peu de mots à nous décrire les sentiments complexes de ses personnages. De façon plus ou moins lointaine, ce roman peut nous faire penser au roman Le Monde de Sophie de Jostein Gaarder, ouvrage initiatique et vulgarisateur sur notre place dans le vaste monde numérique dans le cas présent. On peut le conseiller aussi bien à des novices curieux de l’ère numérique que nous vivons, qu’à des personnes attachées aux questions numériques qui prendront plaisir à lire ce roman léger qui traite de sujets complexes.


Recension réalisée le 16 juin 2015

Lien vers le site de la maison d’édition: http://audiable.com/boutique/cat_litterature-francaise/la-theorie-de-la-tartine/

The United States of Google (Götz HAMANN, Heinrich WEFING & Khuê PHAM; Editions Premier Parallèle; mars 2015)

the_united_states_of_google_couv-largeGéant mondial des nouvelles technologies, ayant l’ambition d’agir dans tous les secteurs de l’existence humaine (santé, travail, loisirs…), Google fascine, agace, suscite la peur chez certains qui y voient l’émergence d’un pouvoir immense et incontrôlable. De nombreux ouvrages cherchent à comprendre la spécificité de Google, à voir en quoi son mode de fonctionnement, sa philosophie et son poids politico-économique le classent à part parmi d’autres géants numériques comme Facebook ou Amazon.

L’ouvrage qui fait ici l’objet d’une recension s’intitule « The United States of Google » et a été rédigé par trois journalistes de la presse allemande. Le titre donne clairement envie car l’on s’attend à une analyse du statut de Google, qui de par sa puissance, supplante le pouvoir de nombreux Etats. L’idée est que cette entreprise a aujourd’hui les ressources et la volonté de s’assumer un peu comme un Etat, bien que dans l’ouvrage et à juste titre, les auteurs démontrent avec clarté que Google entend dépasser cette dimension « classique » de la conception des rapports de force et compte bien diffuser une idéologie (page 11).

Les auteurs ont fait le choix d’une double problématique pour le moins surprenante : en se demandant quel était le meilleur des mondes (le « classique » c’est-à-dire celui de la politique ou le nouveau monde, celui des ingénieurs et des programmeurs) et lequel appartenait au futur, il nous semble que l’analyse de l’ouvrage est biaisée. Le clivage opéré ici entre deux mondes ne nous paraît guère pertinent, car nous pensons que ces deux mondes sont amenés à cohabiter et que de puissantes confrontations vont avoir lieu (elles sont déjà une réalité soit dit en passant).

Des entreprises comme Google peuvent sembler à première vue intouchables, les auteurs rappelant à juste titre que la puissance mondiale qu’est Google n’est représentée sur aucun atlas et qu’elle n’a pas de frontières. Cependant, elle demeure malgré tout, par des aspects légaux, sociétaux, liés étroitement aux Etats où elle prospère.

Découpé en cinq courts chapitres (l’ouvrage fait une soixantaine de pages), les auteurs cherchent à montrer les différents aspects de la puissance mondiale qu’est Google mais malheureusement, ils restent en surface dans leur analyse qui était pourtant très prometteuse. Cela est sans nul doute dû à la taille du livre qui aurait plutôt nécessité de rétrécir le champ d’analyse à un seul aspect du sujet. En voulant aborder l’ensemble du sujet, les auteurs évoquent des pistes pertinentes, mais sans les lier à un argumentaire fort. La volonté de Google de se façonner son propre territoire (cf également l’initiative Six Californie), de présenter sa propre conception de la société, des rapports humains, aurait mérité une description de plusieurs dizaines de pages pour voir dans le détail les implications pour l’ « ancien monde » (c’est-à-dire celui du politique).

Néanmoins, il convient de souligner la très grande qualité de la postface d’Adrienne Charmet-Alix, membre de la Quadrature du Net, qui conceptualise avec brio les vrais enjeux de la puissance Google et de sa dynamique actuelle. Elle démontre précisément comme les politiques se défaussent désormais de leurs responsabilités au profit du numérique, sans se rendre compte que cette perte de contrôle sera extrêmement nuisible à moyen et long terme. Elle note très justement page 51 que ces puissances du genre de Google sont en train de « détruire petit à petit la plus grande qualité d’Internet : la sérendipité, soit la possibilité de faire des découvertes accidentelles. » Et cela touche directement à nos libertés individuelles et fondamentales.

The United States of Google est un livre à conseiller aux curieux qui n’auraient que de vagues connaissances sur l’entreprise ; en cela le livre réussit à sa lecture à susciter l’intérêt à en savoir plus. Pour ceux qui suivent déjà la montée en puissance de Google, ils risquent d’être déçus ou plutôt frustrés car les auteurs avaient toutes les cartes en main pour faire un livre complet, critique et argumenté, une sorte de contrepoids au livre « A nous d’écrire l’avenir » (http://livres-et-geopolitique.fr/a-nous-decrire-lavenir-comment-les-nouvelles-technologies-bouleversent-le-monde-eric-schmidt-jared-cohen-editions-denoel-octobre-2013/) d’Eric Schmidt et Jared Cohen.


Recension réalisée le 14 avril 2015

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.premierparallele.fr/livre/the-united-states-of-google

Internet: une gouvernance inachevée (sous la direction de Julien NOCETTI; Numéro 4, Politique étrangère; IFRI; hiver 2014-2015)

NOCETTI_IFRI_GOV_INTERNETLa gouvernance d’Internet est un des enjeux fondamentaux et critiques du cyberespace. Pourtant, peu de publications se risquent à aborder le sujet, en raison de sa complexité technique et de la focalisation d’une certaine frange de chercheurs sur des thématiques plus « médiatiques » comme la cyberguerre par exemple… Le numéro 4 Hiver 2014-2015 de la revue Politique étrangère de l’IFRI (un des principaux think tanks français sur les questions internationales) comble ce manque de manière brillante.

Le dossier dirigé par Julien Nocetti, chercheur à l’IFRI, va au-delà d’une simple présentation de ce qu’est la gouvernance d’Internet : il questionne ce concept et montre à travers plusieurs contributions qu’il n’est pas satisfaisant, que l’on devrait plutôt utiliser le pluriel, et qu’il faudrait surtout s’employer à élargir le champ d’analyse afin de prendre en considération toutes les implications que suppose la gouvernance d’Internet.

La problématique posée en introduction est essentielle, bien que la réponse ne puisse être binaire : n’assiste-on pas aujourd’hui à une tendance de « désétatisation » inversée ? En effet, à la lecture du dossier, on remarque qu’une évolution lente mais solide du rôle des Etats dans la gouvernance d’Internet se fait jour, avec un accroissement de leur influence qui peut à terme bouleverser la structure même d’Internet qui, à la base, suivait une logique structurante bien éloignée de celle des Etats…

Le premier article du dossier porte sur « la gouvernance de l’Internet après Snowden » et a été rédigé par Bernard Benhamou (ancien représentant français au SMSI). Il remet en perspective les grands enjeux de la gouvernance d’Internet par rapport à l’affaire Snowden qui a redistribué les cartes (bien que ce ne soit pas notre analyse) des rapports de force. Sa recommandation en guise de conclusion, à savoir l’instauration d’un partenariat transatlantique peut avoir du sens sur le papier, mais demeure difficile à mettre en pratique. En effet, l’affaire Snowden a justement créé une crise de confiance en Europe à l’égard de l’allié américain qui se prévalait jusqu’à présent de la bonne marche d’Internet. Même si les deux ensembles ont des intérêts communs, on peut douter qu’une telle initiative soit réellement pertinente pour l’Union européenne.

Le second article s’intitule « Internet et les errances du multistakeholderism » défini comme une démarche consistant à faire dialoguer différents groupes d’intérêt autour d’une même problématique. Françoise Massit-Folléa, ancien professeur à l’ENS Lyon, y livre une analyse critique remarquable de ce mode de négociation, d’échanges, alors que va se tenir en décembre 2015 le SMSI+10. C’est donc en quelque sorte l’heure du bilan et le moins que l’on puisse dire, à la lecture de l’article de Madame Massit-Folléa, c’est que le multistakeholderism n’est pas la méthode la plus sûre et efficace, bien qu’elle soit mise en exergue par certains, comme lors du sommet NETmundial au Brésil. L’auteure rappelle à juste titre que pendant vingt ans, Internet a été auto-administré par des experts américains, avant que sa gouvernance ne soit diluée au sein d’une multitude d’acteurs qui ont parfois plusieurs « casquettes », en fonction du groupe de pression, du pays qu’ils représentent. Constatant l’essor de la société civile, l’auteure met cependant en garde contre son manque d’organisation et de clarté dans son message. Elle poursuit sa réflexion sur la nature même d’Internet, ne souhaitant plus qu’il soit perçu comme une « entité », mais que l’on intègre l’idée qu’il est en réalité un « système socio-technique complexe » (p.40). En guise de conclusion, voire de provocation, elle demande à ce que l’on se débarrasse du projet d’une gouvernance mondiale pour un internet global, car selon elle, cela reviendrait à passer à côté de la spécificité du réseau des réseaux.

Julien Nocetti, dans le troisième article, traite des puissances émergentes et évoque la piste que ces derniers constituent une « troisième voie » dans la gouvernance d’Internet. Constatant une « désoccidentalisation » d’Internet, le chercheur évoque à juste titre l’émergence d’une multipolarité dans les rapports stratégiques du cyberespace et en particulier d’Internet. Rappelant à bon escient que les Etats-Unis n’ont fait preuve d’aucune repentance lors des révélations d’Edward Snowden (ce qui aurait été absurde au niveau de la Realpolitik), il détaille la stratégie de ces derniers pour dénigrer tous ceux qui voudraient remettre en cause leur stratégie et leur positionnement dans le cyberespace, en les accusant de vouloir balkaniser Internet. Serait-ce forcément négatif ? De notre point de vue non, d’autant plus que ce processus nous semble déjà à l’œuvre… Julien Nocetti livre une analyse fine des stratégies des puissances émergentes concernant Internet, et en particulier avec les cas indien et brésilien. Il montre que plusieurs pays émergents, l’Inde en tête, suivent parfois une double direction dans leur stratégie numérique, afin de ne pas perdre en influence, mais prenant le risque de brouiller leur message. C’est ainsi que l’Inde prône à la fois un modèle multi parties prenantes et un modèle multilatéral (type onusien), ce qui questionne quant à son réel positionnement : une semi « troisième voie » ? Seul le Brésil semble trouver grâce à l’auteur qui depuis l’arrivée de Dilma Rousseff mène une politique volontariste vis-à-vis d’Internet, encore plus visible depuis les révélations de Snowden qui ont profondément choqué l’opinion publique.

La neutralité d’Internet fait l’objet de vifs débats aux Etats-Unis et en Europe, et il serait erroné de n’y voir qu’un simple problème technique. Comme le démontre Francesca Musiani, des enjeux politiques, économiques et sociétaux sont à l’œuvre derrière l’idée de neutralité d’Internet. L’auteure préfère d’ailleurs parler d’ « Internet ouvert », car cela sous-entend de manière plus explicite l’idée qu’il n’y a pas de contrôle unique et que chacun peut interagir dans le fonctionnement d’Internet. De plus, la neutralité ne concerne pas seulement l’acheminement des données, mais aussi leur élaboration, d’où des débats et des conflits qui vont au-delà de simples considérations techniques qui seraient l’apanage d’ingénieurs de la Silicon Valley. La neutralité d’Internet est vue par Francesca Musiani comme un possible laboratoire sur la gouvernance même d’Internet avec l’implication d’acteurs de nature différente et aux intérêts parfois éloignés, voire contradictoires : secteur privé, société civile, pères fondateurs.

Le dernier article peut sembler à première vue déconnecté de l’objet du dossier, puisqu’il traite de la révolution du big data. Pourtant, à la lecture du très intéressant article de Viktor Mayer-Schönberger, on comprend aisément les interactions entre cette manne que représente le traitement de milliards de données et ses conséquences sur la gouvernance d’Internet. L’auteur rappelle dans un premier temps la fulgurance du big data, ce qui pose d’ailleurs des problèmes de définition et d’appréciation de ce concept aux interactions multiples, avec au final une obligation d’une remise en cause de notre mode de réflexion. Les descriptions de l’histoire de Google avec le choix d’une couleur parmi 41 nuances de bleu pour un écran de recherche, où le big data a contredit l’analyse du designer en chef, et de l’histoire de Rolls-Royce avec l’utilisation du big data pour améliorer ses moteurs d’avion témoignent du poids croissant de cette technique d’analyse dans le travail et dans notre rapport à nous-même. Ainsi, dans le cas de Rolls-Royce, l’auteur indique page 73 qu’il s’agit « désormais d’une entreprise de gestion de données qui se trouve également produire des réacteurs » ! L’auteur voit dans le big data une opportunité majeure pour les pays émergents, moins soucieux que l’Union européenne ou les Etats-Unis par exemple sur les libertés individuelles, avec à la clé des collectes d’informations toujours plus massives pour être encore plus compétitifs. Il met cependant en garde contre le risque d’un avenir à la Minority Report (film de science-fiction… mais jusqu’à quand ?), où les actions de chacun seraient prédéterminées, avec la possibilité d’arrêter une personne avant même qu’elle n’ait commis un acte répréhensible ! Il plaide par ailleurs pour un dispositif réglementaire global afin d’éviter (mais est-ce possible ?) de futurs problèmes concernant la gouvernance des données. L’auteur nous rassure cependant, page 81, en rappelant que « le big data, outil humain, restera biaisé par nos limites humaines », la technologie n’étant pas toute puissante malgré le discours de certains.

Ce numéro de la revue Politique étrangère de l’IFRI est remarquable par la distance qu’il prend vis-à-vis d’un sujet aussi complexe et actuel. Livrant des analyses complètes, bien documentées et stimulantes d’un point de vue intellectuel avec une remise en cause des lieux communs sur le sujet, il est conseillé aussi bien à ceux qui travaillent sur le cyberespace qu’aux citoyens soucieux de comprendre l’impact de leur utilisation d’Internet. On aurait aimé cependant un article à part entière sur la position de l’Union européenne, afin de montrer ses initiatives, souvent dignes d’intérêt, mais qui se heurtent à des réalités politiques internes et externes difficilement surmontables.


Recension réalisée le 13 mars 2015

Lien vers le site de l’éditeur: http://www.ifri.org/fr/publications/politique-etrangere/sommaires-de-politique-etrangere/politique-etrangere-ndeg-4-hiver

Lire, écrire, compter, coder (Frédéric BARDEAU, Nicolas DANET; Editions FYP; juin 2014)

PlatCouv-LECCoder_couv StimuloDire que le débat est à la mode serait un euphémisme. Depuis des années, l’informatique fait l’objet d’un traitement médiatique important pour savoir comment l’insérer dans les programmes d’enseignement. De nombreux débats agitent la communauté scientifique, pédagogique, ainsi que les élus : est-ce à l’école de s’occuper de cet enseignement ? Comment doit-il se présenter ? A partir de quand le proposer ? Doit-il être obligatoire ou facultatif ? Qu’entend-on d’ailleurs par enseignement de l’informatique ? Cela n’implique-t-il pas la création de nouvelles méthodes pédagogiques ? Les questions sont multiples, et les réponses, si elles existent, sont complexes et rarement parfaites.

Avec l’essor des NTIC, l’attention s’est portée plus spécifiquement sur le code, la capacité pour un individu de programmer. Pouvant sembler peu utile devant la facilité des outils technologiques qui nous sont proposés, la programmation est pourtant essentielle, voire dans le futur indispensable, car elle permet de comprendre le fonctionnement des services que nous utilisons, de pouvoir les modifier en fonction de nos besoins, d’en créer de nouveaux. En bref, elle permet au citoyen de ne plus être un simple utilisateur des technologies, mais bien un acteur, à sa mesure certes, du cyberespace.

C’est dans ce contexte que s’inscrit l’ouvrage de Frédéric Bardeau et Nicolas Danet, Lire, écrire, compter, coder, déjà auteurs d’un essai intéressant sur les Anonymous. Le titre donne immédiatement la tonalité de l’ouvrage : coder est mis au même plan que les autres impératifs de base de l’enseignement. On aurait pu craindre que le livre se résume à une caricature, faisant l’apologie du codage en le présentant comme solution à tous les maux de la société. Il n’en est rien ; au contraire même, les auteurs livrent ici une analyse pertinente des enjeux de l’enseignement et de la pratique du code, pas seulement pour les enfants (chapitre 3), mais également pour les adultes (chapitre 4).

Dans un style très clair et accessible y compris pour les néophytes en informatique, ils définissent simplement la philosophie qui réside dans le code et démontrent qu’il n’est pas réservé à une caste de développeurs aux profils d’ingénieurs. Certes, ils rappellent à juste titre que, comme dans toute discipline, certains produisent des travaux de meilleure qualité, requérant plus de finesse et d’expérience, mais ils insistent sur le fait que c’est à chacun de s’y mettre et qu’il ne risque rien. En effet, dans le domaine de la programmation (via la conception d’algorithmes), l’objectif est de trouver des solutions à des problèmes. Cela passe par des essais, des tâtonnements, des erreurs donc, qui sont corrigées au fur et à mesure.

Coder a également des conséquences comportementales et sociétales, car pour progresser, il convient de partager ses expériences, de demander de l’aide si l’on n’a pas trouvé par soi-même la solution (c’est un principe fondamental sur les forums). Les projets open source participent de la même logique, avec la conjonction des capacités de chacun pour mener des projets de grande ampleur (cartographie, etc…), à même de concurrencer ceux des géants numériques comme Google.

Les auteurs ne prétendent pas donner des solutions clés en main ; ils cherchent à montrer que l’apprentissage du code répond à des problématiques éducatives complexes. A l’aide de nombreux exemples (pas assez développés sans doute), ils donnent des pistes pour voir ce qui peut fonctionner et permettre aussi bien aux enfants qu’aux séniors, aux hommes et aux femmes (souvent à l’écart de la pratique du code), de coder et d’être moins dépendants de logiciels qui colonisent toujours plus nos existences.

A la fin de la lecture du livre, le lecteur a clairement envie de tester les initiatives en ligne pour se frotter au code, ce qui prouve la qualité de l’ouvrage. Ce dernier devrait être d’ailleurs conseillé aux parents, aux enfants, et sans doute aux politiques en charge des stratégies éducatives. Cela éviterait les débats stériles et permettrait à la France de rester dans le jeu des puissances numériques via l’élaboration d’une stratégie éducative numérique cohérente et modulable… car comme toute langue, le code (et les langages qui le constituent) évolue, et avec lui nos futures réalisations dans le cyberespace.


Recension rédigée le 18 septembre 2014

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.fypeditions.com/lire-ecrire-compter-coder/

Le tsunami numérique (Emmanuel DAVIDENKOFF; Editions Stock; mars 2014)

TSUNAMI_NUMERIQUELe cyberespace est un lieu d’affrontements, soumis à de puissantes influences venant à la fois des Etats, des entreprises, mais également des cybernautes qui sont aussi bien acteurs et spectateurs de cet environnement. Trop souvent (pour de bonnes et de mauvaises raisons), les livres abordent les thématiques de sécurité, de défense, d’économie, le tout appliqué au cyber, délaissant la dimension du « Savoir », pourtant fondamentale.

C’est à ce manque au sein de la réflexion stratégique sur le cyberespace que porte en partie l’ouvrage d’Emmanuel Davidenkoff (directeur de la rédaction de l’Etudiant), intitulé Le tsunami numérique. On comprend déjà aisément que l’auteur considère l’évolution de la manière d’enseigner, de transmettre des savoirs et des savoirs faires via les NTIC comme un bouleversement aux conséquences multiples et potentiellement puissantes et négatives pour ceux qui ne les auront pas anticipées.

Dans une dizaine de chapitres courts, très bien écrits et clairs, l’auteur démontre avec brio que la France, et plus précisément l’Education nationale, n’est pas en mesure de rattraper le train en marche qu’ont conçu et utilisent de plus en plus aussi bien les Etats-Unis que des pays comme l’Inde qui testent de nouvelles manières d’enseigner intelligemment.

On pensera évidemment aux MOOC qui permettent de toucher un immense auditoire, surmontant la barrière des frontières terrestres, faisant ainsi découvrir à des enfants vivant dans des pays où la scolarité est défaillante des savoirs et donnant dans le sens inverse aux créateurs des MOOC les outils pour cibler dans le monde entier des élèves au fort potentiel. On peut regretter cependant que l’auteur n’apporte qu’une critique partielle aux MOOC, dont les dérives sont potentiellement dangereuses : perte de la propriété intellectuelle pour le cours conçu par un professeur, création d’immenses bases de données avec des informations personnelles par les entreprises offrant la structure technologique pour diffuser les MOOC, rapport à l’autre se faisant désormais systématiquement via une passerelle numérique…

Il y a également des projets comme la Khan Academy (dont les cours mis en ligne gratuitement portent sur les mathématiques) ou Hole in the wall de Sugata Mitra en Inde (ordinateur encastré dans un mur, accessible à tous, sans manuel, pour forcer ses utilisateurs à apprendre par eux-mêmes) qui rappellent que des tentatives sont lancées partout dans le monde pour permettre à toujours plus de personnes de suivre un enseignement grâce aux outils technologiques.

L’auteur évite cependant la caricature, qui aurait consisté à faire des Etats-Unis un modèle parfait de l’enseignement adapté aux nouvelles technologies et condamnant la France par exemple, présentée souvent dans les médias comme incapable de tenter quoique ce soit en matière d’éducation. Il démonte une par une les contre-vérités sur l’enseignement en général, rappelant qu’il y a des professeurs rétifs au changement aussi bien aux Etats-Unis qu’en France. Néanmoins, il explique que de l’autre côté de l’Atlantique, on a davantage tendance à privilégier ceux qui essaient, quitte à se tromper, car ils finiront par apporter des solutions innovantes. De la même façon, l’interdisciplinarité est clairement mise en valeur aux Etats-Unis avec la création de structures souples, où des étudiants venants de disciplines littéraires et scientifiques sont invités à travailler sur des projets communs.

De façon générale, l’auteur anticipe une diminution drastique des écoles supérieures (type universités) qui seront amenées soit à disparaître, soit à fusionner, face à une concurrence exacerbée où des écoles très compétitives naîtront, avec des cours du type MOOC issus des meilleures universités du monde. La prudence est de mise cependant, car il faudra attendre encore plusieurs années pour que les entreprises considèrent ces formations comme un vrai plus pour leurs futurs employés. Des outils sont en train de voir le jour pour certifier ces formations, pour informatiser davantage les corrections de travaux par exemple, ce qui pose d’ailleurs la question de la place de l’enseignant face à cette révolution en marche.

Et force est de constater que l’Education nationale ne permet pas encore cette adaptation, et sans doute pour des raisons à la fois idéologiques et structurelles, ce qui est encore plus inquiétant. L’auteur, fin connaisseur des rouages de l’éducation en France, dresse un constat accablant : au lieu d’innover, l’enseignement en France repose sur des dogmes qui ne donnent aucune liberté à des enseignants qui, pour certains d’entre eux, cherchent malgré tout à tester d’autres approches pédagogiques, à même de mieux répondre aux besoins des élèves qui sont les oubliés des discours des ministres. On aurait aimé d’ailleurs à ce sujet de plus amples développements de l’auteur sur le rapport des élèves au numérique car, par leur maîtrise de l’outil technologique, ils peuvent inciter leurs professeurs à adopter de nouveaux outils.

De toute façon, si rien n’est fait, le fossé entre ce que l’Education nationale proclame en termes d’objectifs pédagogiques et la réalité du terrain se creusera toujours plus avec le risque d’une situation sans retour, à l’image de l’histoire de la société Kodak prise en exemple avec pertinence par l’auteur. Plus grave encore, en conservant ce modèle éducatif, l’école devient toujours plus inégalitaire, permettant à une petite minorité d’exceller (car se fondant dans le moule) alors qu’une majorité ne parvient plus à acquérir les compétences nécessaires pour entrer sur le marché du travail. L’auteur ne se contente pas de critiquer le système, il donne des pistes pour le réformer (revalorisation du travail manuel, sélection après le BAC, meilleure appréciation des filières techniques…) tout en reconnaissant que c’est une tâche quasi impossible face à l’appareil ultra bureaucratique qu’est devenue l’Education nationale.

Le tsunami numérique est un excellent essai, riche de l’expérience de l’auteur et des multiples regards portés sur les initiatives à l’international. Très facile d’accès, il n’en demeure pas moins précis et fort dans son argumentaire. L’auteur cherche clairement à alerter sur le danger qui nous guette, si rien n’est fait, dans un monde où le savoir a une valeur économique et financière certaine, d’être totalement déconnectés des autres pays qui auront su anticiper le tsunami numérique en cours et qui en tireront les bénéfices aussi bien humains qu’économiques. Il en va de l’influence et de la place de la France dans le monde.


Recension rédigée le 1er mai 2014

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.editions-stock.fr/le-tsunami-numerique-9782234060548

A nous d’écrire l’avenir, Comment les nouvelles technologies bouleversent le monde (Eric SCHMIDT, Jared COHEN; Editions Denoël; octobre 2013)

A_NOUS_DECRIRE_AVENIR_SCHMIDT_COHENLe titre de l’ouvrage présenté suscite à la fois la curiosité et la méfiance. S’agit-il d’un discours de « gourou » ou bien d’une volonté de présenter les grandes tendances qui vont bouleverser la vie des hommes ? Si c’est cette dernière hypothèse qui prévaut, les auteurs se mettent en danger, dans la mesure où ils cherchent à anticiper un futur proche, prenant le risque de se tromper lourdement (ou pas…).

Néanmoins, à première vue, leurs CV respectifs parlent pour eux. Eric Schmidt, après en avoir été le PDG, est aujourd’hui à la tête du conseil d’administration de Google, tandis que Jared Cohen dirige Google Ideas, le think tank de Google, après avoir travaillé auparavant au Département d’état et promu « la diplomatie numérique ». En d’autres termes, nous avons deux représentants de Google qui vont s’employer dans un livre à expliquer en quoi les nouvelles technologies sont capables de changer le monde. Notons déjà une singularité importante : les entreprises des NTIC, et Google en tête, ne sont pas que des entreprises du numérique. Par les outils qu’elles fabriquent, qu’elles partagent avec un nombre toujours croissant d’internautes, elles s’assurent une influence économique et politique irréfragable, allant même jusqu’à avoir des initiatives diplomatiques, en accord ou pas d’ailleurs avec celles de leurs Etats.

L’ouvrage commence par un chapitre intitulé « notre avenir personnel » qui séduira ou effraiera le lecteur, en fonction de son rapport aux nouvelles technologies. Les auteurs nous projettent dans quelques années, où tout sera numérique, avec une connectivité si élevée que quasiment chacune de nos actions sera assistée par un outil numérique. Ils dissimulent mal leur émerveillement devant cette (soi-disant) facilité pour améliorer notre existence, négligeant un peu trop selon notre point de vue la part de liberté d’action qui caractérise la nature humaine. Certes, les nouvelles technologies vont permettre des progrès importants, que ce soit pour les transports, la santé, l’éducation, mais cela ne se fera qu’avec une participation active des citoyens numériques qui devront consentir à renoncer à leur vie privée, partageant toujours plus d’informations personnelles, avec des identités numériques stockées pour toujours.

C’est ce que les auteurs expliquent avec une grande clarté dans leur second chapitre « l’avenir de l’identité, de la citoyenneté et du journalisme de reportage ». Ils affirment, et sans doute ont-ils malheureusement raison, que l’identité numérique sera prochainement une norme et que par la force des choses, ceux qui ne laisseraient aucune trace dans le cyberespace deviendraient des anomalies, des suspects. A cette dimension pour le moins inquiétante, voire dangereuse en termes de dérives possibles, les auteurs pensent que les citoyens vont agir davantage grâce aux outils numériques à leur disposition, participant à la vie de leur communauté et devenant à la fois des spectateurs, mais surtout des acteurs.

Cette transformation ne pourra se faire qu’avec un outil en particulier : le téléphone portable / smartphone ! Avec aujourd’hui environ deux milliards de personnes connectées, les auteurs entendent accroitre le nombre d’internautes en visant les cinq milliards restants grâce au téléphone portable, outil de moins en moins onéreux et permettant d’accomplir un nombre de tâches croissant : téléphoner, se repérer par GPS, payer en ligne, s’instruire, etc…

Sans nier le fait que les technologies ne sauraient être à elles seules la solution aux maux qui sévissent dans de nombreux pays, les auteurs les pensent comme des moyens permettant le progrès, leur conférant un pouvoir dont beaucoup n’en ont pas encore conscience, à commencer par les Etats qui, pour certains, les craignent et cherchent à les contrôler.

Les autres chapitres (« l’avenir des Etats », « l’avenir de la révolution », « l’avenir du terrorisme », « l’avenir du conflit, du combat et de l’ingérence ») rappellent au lecteur la dimension fortement géopolitique, voire géostratégique de l’ouvrage. Les auteurs se sont basés sur leur expérience professionnelle personnelle, mais également sur de nombreux échanges avec différents types d’acteurs (politiques, hacktivistes, chefs d’entreprises, militants, etc…), qui fournissent des arguments de poids à leur démonstration. De façon plus ou moins indirecte, les auteurs nous dressent un panorama des rapports de force dans le cyberespace, prenant soin de toujours revenir au citoyen / internaute, permettant au lecteur de comprendre les différentes strates d’enjeux qui caractérisent le cyberespace.

On notera avec une certaine ironie que les Etats-Unis ne semblent guère faire l’objet de critiques de la part des auteurs qui évoquent pourtant des dérives futures qui se sont déjà matérialisées avec l’affaire Snowden. Dans le même esprit, l’obsession des auteurs quant à la menace chinoise a des relents de Guerre froide, ce qui est dommage vu la qualité et la finesse d’analyse par ailleurs. En focalisant leurs critiques sur les régimes non-démocratiques qui feront un usage déraisonné des nouvelles technologies tel que ces dernières seront dans certains cas dangereuses pour leurs populations, ils minimisent (sans doute trop) les dérives qui peuvent exister dans les démocraties, faisant confiance à des cadres législatifs pourtant fragiles.

Le dernier chapitre (« l’avenir de la reconstruction ») est sans doute le meilleur du livre. Tout d’abord, c’est assurément le plus optimiste tant dans les autres chapitres, les auteurs craignent que le formidable potentiel des nouvelles technologies ne soit perverti par tel ou tel acteur (Etat, entreprise, groupe terroriste…). C’est aussi celui qui exprime le plus clairement les bouleversements possibles causés par les nouvelles technologies. En prenant l’exemple du travail des ONG dans des situations comme à Haïti, les auteurs démontrent aisément que l’emploi renforcé des nouvelles technologies, sans résoudre à lui seul les difficultés, serait un levier essentiel pour améliorer les conditions de vie des populations touchées par une catastrophe naturelle par exemple.

Le livre de Schmidt et Cohen est remarquable à plus d’un titre : très bien écrit (et très bien traduit !), il réussit le tour de force de proposer en un peu moins de quatre cent pages une prospective géopolitique des nouvelles technologies appliquées à l’humanité, rien de moins ! En mêlant analyses de phénomènes locaux et mises en perspective de tendances plus grandes, ils arrivent à couvrir l’ensemble des idées posées par le débat sur la place des nouvelles technologies dans nos sociétés.

Certains commentateurs se sont arrêtés sur quelques citations plus ou moins provocantes, en partie liées à la place de la vie privée, mais cela reviendrait à ne comprendre qu’une infime partie du travail opéré par Schmidt et Cohen dans ce livre. Certes, on peut facilement ne pas être d’accord avec les conceptions du cyberespace des auteurs (le Cloud est présenté comme une solution magique, sans que ses failles ne soient explicitées par exemple) et douter de certaines de leurs intuitions qui ne prendraient pas assez en compte les facteurs culturels, mais cela n’empêche pas ce livre d’être redoutablement intéressant, et utile pour avoir quelques clés d’analyse sur les prochaines tendances géopolitiques en matière de nouvelles technologies. En cherchant à comprendre les implications pour le cybernaute et non pas que pour les Etats ou les entreprises, les auteurs se démarquent des nombreux ouvrages sur le sujet.

On espère une prochaine réédition, prenant en compte les révélations de Snowden. Les nouveaux chapitres sur la cyberpuissance américaine, sur le rôle des lanceurs d’alerte seront très intéressants à analyser.


Recension rédigée le 7 avril 2014

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.denoel.fr/Catalogue/DENOEL/Impacts/A-nous-d-ecrire-l-avenir

Le cyberespace, nouveau domaine de la pensée stratégique (sous la direction de Stéphane DOSSE , Olivier KEMPF , Christian MALIS; Collection Cyberstratégie, Editions Economica; juin 2013)

CYBERESPACE_KEMPF_DOSSEL’actualité de ce dernier trimestre de l’année 2013 a été marquée entre autres par la médiatisation des informations fournies par Edward Snowden sur les pratiques de la NSA, qui a abusé de ses prérogatives pour mener des actions de cyberespionnage à très grande échelle. De cette affaire, beaucoup se sont interrogés quant à la nature de cet espace, où se déroulent des événements aux conséquences jusqu’à présent difficilement imaginables pour le grand public. Le cyberespace ne saurait se réduire au simple Internet, de même qu’il ne peut être pensé comme un espace hors de la réalité, exclusivement technologique.

En réalité, c’est un espace où l’humain a une importance majeure, puisque c’est lui qui l’a créé via une maîtrise toujours plus pointue des nouvelles technologies de l’informatique. C’est également l’espace où règne l’information, qui peut être diffusée à l’infini, cachée, manipulée, lui conférant un rôle politique majeur. Cela se voit avec la perméabilité toujours plus forte entre l’action politique et la vie du cyberespace, ce dernier étant à la fois un soft et un smart power qui aide aussi bien les intérêts stratégiques des Etats que les visées économiques et commerciales des entreprises qui s’en servent comme base pour leur expansion.

Le champ militaire n’est évidemment pas oublié dans cette réalité du cyberespace, de plus en plus de pays cherchant à acquérir des cyberarmes pour mener des actions hostiles (espionnage, sabordage, etc…) contre leurs ennemis et leurs alliés. Toutefois, nous nous garderons bien de parler de cyberguerre, concept médiatique qui fait certes « fureur », mais pour lequel ceux qui l’emploient font fi des délicats problèmes qu’il soulève.

En effet, l’étude du cyberespace est un domaine d’analyse encore très jeune ; nous en sommes donc réduits à des hypothèses qui s’appuient sur ce qui existe déjà dans d’autres secteurs stratégiques ou bien qui sont conçues dans un cadre conceptuel entièrement neuf. C’est à cette tâche compliquée, le mot est faible, que se sont attelés un ensemble d’experts issus d’horizons divers lors d’un colloque sur la cyberstratégie organisé le 29 novembre 2011.

Militaires, universitaires, chercheurs, responsables en entreprises ont ainsi présenté, en fonction de leur spécialité, leur vision d’une parcelle du cyberespace, qu’il s’agisse des enjeux juridiques de ce dernier, de sa militarisation, de son éventuelle comparaison avec d’autres domaines militaires.

Le livre se compose de trois grandes parties (Penser stratégiquement le cyberespace, Cyber géopolitique, Penser opérationnellement la cyberguerre) qui peuvent se lire de façon séparée, chaque article étant autonome dans sa compréhension. De ce corpus d’analyses, on retiendra au final qu’il existe bel et bien une cyberstratégie aujourd’hui, qui doit devenir une des priorités des responsables politiques, s’ils ne veulent pas se faire distancer sur la scène stratégique internationale, comme le démontre par ailleurs l’affaire Snowden.

On aurait pu s’attendre à un ouvrage purement théorique, avec un vocabulaire très axé « stratégie militaire », ce qui l’aurait réservé à une minorité d’initiés. Il n’en est rien : aussi surprenant que cela puisse paraître, les articles (certes, certains nécessitent une connaissance préalable des enjeux technico-stratégiques du cyber) expriment très clairement les idées des auteurs qui ne sont pas tous d’accord entre eux, en particulier sur la notion de cyberguerre, où le terme de guerre de l’informatique est privilégié, mais également sur le devenir du cyberespace. Sommes-nous aux prémices de conflits cybernétiques d’ampleur majeure, inconnus jusqu’à présent ? Si l’on reprend l’expression de Bertrand Boyer, « qui franchira le Rubicon » ?

Le livre n’a pas pour vocation à couvrir toutes les dimensions du cyberespace, il faut plus voir chaque article comme une sensibilisation chez le lecteur à un aspect stratégique du cyberespace, auquel il n’avait pas nécessairement pensé. Parmi l’ensemble des textes, ceux de François-Bernard Huyghe sur « une cyberstratégie ? », de Alain Esterle sur « la dissuasion nucléaire est-elle un modèle stratégique transposable au cyberespace ? » et de Barbara Louis-Sidney sur « l’encadrement juridique de la cyberdéfense » (même si on aurait préféré plus d’approfondissement sur les capacités juridiques étatiques) sont particulièrement éclairants.

Une fois l’ouvrage terminé, on se rend compte que les auteurs ont une vision globalement juste et précise de ce qui se passe dans le cyberespace, eu égard aux événements qui agitent ce dernier depuis quelques mois. C’est donc un excellent livre pour les initiés et les non-initiés aux enjeux du cyberespace, qui devrait être suivi par un autre livre, cette fois davantage axé sur le rôle des entreprises nationales aux influences internationales, car elles font parties intégrante du cyberespace et des stratégies qui s’y manifestent.


Recension rédigée le 5 novembre 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.economica.fr/le-cyberespace-nouveau-domaine-de-la-pensee-strategique,fr,4,9782717865684.cfm

Géopolitique d’Internet, qui gouverne le monde? (David FAYON; Editions Economica; mars 2013)

GEOPO_INTERNET_FAYONInternet est souvent étudié sous l’angle des outils qui permettent d’y accéder, d’interagir avec d’autres cybernautes. On ne compte plus les ouvrages plus ou moins polémiques sur Google, Facebook et autres, à la fois fascinants et dérangeants de par le pouvoir et l’influence qu’ils incarnent. Il y a cependant depuis un an un élan vers des livres cherchant à comprendre dans sa globalité le processus de gouvernance qui régit Internet, avec une dimension géopolitique toujours plus présente. C’est dans ce cadre que s’inscrit l’ouvrage de David Fayon, administrateur des postes et télécommunications, auteur de plusieurs ouvrages relatifs aux questions numériques.

« Géopolitique d’Internet, qui gouverne le monde ? » peut sembler à première un titre polémique, qui pourrait faire croire à une présentation d’éventuelles théories du complot. Il n’en est rien : il s’agit clairement d’un livre extrêmement bien documenté qui a le grand mérite d’aborder la question de la gouvernance d’Internet avec une forte connotation technique, ce qui est suffisamment rare dans les livres traitant de la géopolitique d’Internet pour être souligné. Toutefois, il y a également le risque d’un ouvrage difficile d’accès, ce qui est le cas en particulier dans le chapitre 3 portant quasi exclusivement sur la description des mécanismes techniques et technologiques permettant de faire fonctionner Internet.

Le livre se décompose en huit chapitres : historique et notions fondamentales du numérique, de la géopolitique d’Internet, des considérations techniques et politiques préalables, les zones d’influence et les acteurs, des enjeux économiques considérables, la transformation de la société avec Internet, des menaces qui pèsent sur Internet, éléments de prospective sur Internet. A la lecture de ce sommaire, on constate la tâche immense et délicate à laquelle s’est livrée David Fayon, choisissant un champ d’analyse relativement large, au point que certains chapitres pourraient faire l’objet d’un livre. L’auteur a eu le souci de schématiser au maximum ses analyses, via des tableaux, des rappels en fin de chapitres qui peuvent se lire de façon autonome. C’est un moyen certes pratique pour avoir l’information rapidement recherchée, mais cela a aussi pour travers de nombreuses redites entre chapitres.

La description des mécanismes techniques est très claire et devrait être lue et interrogée par tous ceux qui s’intéressent à la géopolitique du cyberespace. Ce qui pouvait sembler réservé à un public d’ingénieurs devient accessible à un public plus large grâce à la pédagogie de l’auteur. Celui-ci parle d’Internet comme du cinquième pouvoir, qui a connu jusqu’à présent trois âges : l’ère du matériel de 1945 à 1985 avec IBM, l’ère du logiciel de 1985 à 2005 avec Microsoft et enfin l’ère des données de 2005 à aujourd’hui avec Google. Certes, on pourrait s’interroger quant à la pertinence des bornes chronologiques retenues, mais cette mise en perspective conserve toute sa légitimité.

Décrivant avec minutie les géants numériques tels que Facebook ou Google, l’auteur montre qu’ils sont jusqu’à présent les grands gagnants sur Internet, les entreprises en charge de la construction des infrastructures numériques ne profitant que dans une faible mesure de la croissance d’Internet, tandis que les Etats cherchent désespérément à « attraper le train en marche », avec un appareil législatif qui ne pourra jamais devancer les avancées technologiques.

David Fayon livre par ailleurs une analyse brillante des organismes en charge d’Internet, et en particulier de l’ICANN, où il fait état de ses forces et faiblesses, donnant des pistes pour une éventuelle réforme, mais tout en mettant en garde contre les conséquences d’un changement trop brutal. A la lecture de l’ouvrage, on peut penser que l’auteur privilégie globalement la piste d’une co-régulation, à même de préserver les fondamentaux d’Internet (accessibilité, ouverture, interopérabilité, neutralité) tout en rendant plus démocratique une entité en proie à des influences multiples, et parfois néfastes. Néanmoins, force est de constater que le chemin à parcourir est semé d’embûches, chacun cherchant à conserver sa sphère de pouvoir, que ce soient les Etats-Unis, l’ICANN ou les géants du numérique.

La situation actuelle est amenée de façon irréfragable à évoluer pour deux raisons au minimum : une croissance forte et constante chez les pays émergents pour les technologies liées à Internet (ce qui risque de bouleverser par exemple l’ordre des langues utilisées sur Internet par exemple, où l’anglais, le chinois et l’espagnol prédominent), mais également un développement de ce qu’on appelle l’Internet des objets qui changera nécessairement la gouvernance d’Internet avec de nouvelles normes et outils (dont l’ONS, object naming service, pendant du DNS).

On peut regretter que l’ouvrage n’aborde pas réellement la problématique de la géopolitique d’Internet sous l’angle des Etats, d’individus, car en fin de compte, Internet a connu ses bouleversements grâce à de grandes personnalités qui ont su imposer leurs idées, aussi bien dans des secteurs comme l’économie qu’au niveau politique. C’est d’autant plus frustrant que l’auteur fonctionne par allusions à plusieurs reprises quant à ces rapports de force numériques et qu’il émet des idées très intéressantes concernant la géopolitique des câbles sous-marins qui font passer Internet d’un continent à l’autre ou lorsqu’il fait de la bande-passante une ressource comme l’est le pétrole dans le monde physique. De plus, certains concepts ne sont pas suffisamment interrogés, comme celui de cyberguerre, de Web 3.0 ou 4.0 (déjà que la définition du Web 2.0 pose problème en elle-même).

Il n’en demeure pas moins que le livre de David Fayon est d’un intérêt certain, qu’il apporte une pierre essentielle aux travaux sur la géopolitique du cyberespace, surtout dans sa dimension technique. A la lecture de l’ouvrage, on peut s’interroger quant à la place du « pronétaire », cet internaute qui a un pouvoir démocratique défini par Joël de Rosnay dans sa préface, dans un Internet qui semble par certains aspects faire fi de l’humain pour se focaliser sur des considérations purement mercantiles. L’idéal d’Internet n’est-il pas ainsi trahi ?

Terminons par cette belle et juste citation reprise par l’auteur pour introduire son chapitre 7 : « Internet est à la fois globalement robuste et localement faible ». (Pierre Col)


Recension rédigée le 12 juillet 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.economica.fr/geopolitique-d-internet-qui-gouverne-le-monde-fayon-david,fr,4,9782717865578.cfm

La condition numérique (Jean-François FOGEL & Bruno PATINO; Editions Grasset; avril 2013)

CONDITION_NUMERIQUEComment définir l’homo sapiens à l’heure d’Internet et plus largement de la croissance exponentielle du numérique ? A première vue, la seule réponse correcte serait l’homo numericus, être dont l’existence serait exclusivement déterminée par ses relations et interactions avec le monde numérique. Cette affirmation, souvent reprise dans les médias, ne satisfait pourtant pas les deux auteurs de l’ouvrage « La condition numérique » Jean-François Fogel et Bruno Patino, deux spécialistes des médias et du numérique et qui ont entre autres à leur actif la conception et le développement du site lemonde.fr.

Dans leur essai difficilement résumable en raison d’une richesse de concepts abordés et d’une érudition sans faille, les auteurs s’interrogent sur la relation qui existe entre l’homme / internaute et les réseaux dans leur ensemble, en démontrant avec quelle rapidité et intensité l’humain s’est approprié le virtuel numérique, qui n’est en fait que le prolongement du réel, et non pas un miroir déformé ou un espace à part.

Battant en brèche tous les poncifs sur Internet et les activités numériques des cybernautes, les auteurs se livrent à une analyse sociologique, voire philosophique à plusieurs reprises, de l’internaute qui évolue dans sa nature à mesure qu’il est connecté. Les notions de géographie, de positionnement vis-à-vis d’autrui et surtout le concept de temps se voient ainsi profondément bousculés par cette révolution numérique qui fait de l’homme un être connecté en permanence au réseau, l’incitant avec un sens de la persuasion sans équivalent, à veiller en ligne, lui enlevant sa faculté d’être un acteur comme dans la vie réelle pour devenir un commentateur quasi omniprésent de tout et n’importe quoi. Les auteurs soulignent à juste titre que le surplus d’activités numériques, la croissance des réseaux sociaux, ne signifient pas pour autant que des liens plus forts se tissent entre internautes, et donc entre humains. Au contraire, un certain cloisonnement s’opère, voire une « tribalisation » comme évoquée dans le livre, avec des regroupements par centres d’intérêts, un peu comme s’il y avait une peur d’aller vers l’autre.

Au-delà de cette méfiance, il y a surtout un narcissisme exacerbé chez l’internaute qui pense pouvoir tout savoir grâce à la concentration phénoménale d’informations sur la Toile, bien que celles-ci ne fassent pas toujours l’objet de contrôles, comme c’est le cas dans la vie extra-numérique. Les hiérarchies sont ainsi bouleversées, l’intellectuel devenant une poussière dans l’espace numérique face à des millions de points de vue, le politique a du mal à rivaliser avec la rapidité de l’information en ligne qui fixe bien souvent l’agenda à suivre pour ne pas être à contre-courant.

Organisé en neuf chapitres correspondant à neuf facettes de la condition numérique, l’ouvrage se lit avec plaisir (surtout le chapitre 7 sur le Capital), tant les auteurs sont parvenus à aller loin dans l’analyse des faits et gestes des internautes qui n’ont pas conscience bien souvent de leurs actes. Cette situation profite d’ailleurs pleinement aux grands groupes comme Google, Facebook, Apple et Amazon qui, comme le soulignent les auteurs, ne se perçoivent pas comme de simples concepteurs et vendeurs de solutions numériques mais bien comme des bâtisseurs de civilisations.

Il y a peu d’études sur la place de l’homme sur Internet ; cet ouvrage comble ce vide et a tous les atouts pour devenir un classique de la pensée du numérique. Une très belle citation en guise de conclusion (p.193) : « C’est la position présente de tout internaute qui, sans être Dieu, agit au fond en romantique du numérique. Il crée son univers, éprouve la sensation d’en être le seul maître, puis considère les événements du monde avec ce vertige que procure la distance pour parvenir enfin à ce constat incommode : en regard des émotions numériques, le réel déçoit ».


Recension rédigée le 21 juin 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://grasset.fr/la-condition-numerique-9782246768012

La cyberstratégie russe (Yannick HARREL; Editions Nuvis; février 2013)

CYBERSTRATEGIE_RUSSELorsqu’on parle de cyberstratégie, on pense d’instinct aux Etats-Unis qui, par leur poids dans le cyberespace lié à leur puissance économique entre autres, par la riche documentation en matière de doctrine cybernétique qu’ils développent, laissent à imaginer qu’ils seraient les seuls à avoir atteints un niveau de réflexion aussi poussé en matière de stratégie dans le cyberespace.

A l’inverse, l’évocation de la Russie dans l’étude du cyberespace est malheureusement trop souvent liée aux hackers russes, à la censure, à la cybercriminalité, caricaturant ainsi un pays bien plus complexe que ce que à quoi les médias le réduisent généralement. C’est donc à une tâche salutaire que s’est livrée Yannick Harrel, spécialiste du monde russophone et de cyberstratégie, comblant ainsi un vide intellectuel certain.

L’ouvrage s’articule autour de quatre parties : un bref essai généraliste de cyberstratégie, une remarquable présentation du rapport services secrets / cyber, une étude historique du cyber russe de Khrouchtchev à Poutine et enfin une analyse des capacités de la Russie pour sortir de son « cyber cocon » et rééquilibrer le jeu des puissances numériques.

La première partie n’apportera pas d’éléments réellement nouveaux pour les familiers du cyber ; elle demeure en revanche indispensable pour les néophytes désireux d’apprécier à leur juste valeur les autres parties de l’ouvrage, et en particulier l’historique socio-militaire de la cybernétique que Yannick Harrel fait débuter peu de temps après la Seconde Guerre mondiale. On y découvre un savoir-faire -méconnu de l’Occident- impressionnant, un foisonnement scientifique qui a permis l’invention de machines intéressantes, parfois plus prometteuses que celles des homologues américains. L’auteur rend d’ailleurs hommage à plusieurs figures de la cybernétique russe dont Sergeï Alexeïevitch Lebedev (père de l’informatique soviétique) et Boris Babaian pour ses travaux sur l’amélioration des supercalculateurs, utilisés au départ pour calculer la trajectoire des missiles balistiques.

La cybernétique soviétique est liée profondément aux services secrets (KGB en tête) et au pouvoir militaire, ce qui est à la fois une force et une faiblesse : des moyens sont ainsi accordés aux structures en charge de la cybernétique, pensée comme au service du communisme, mais le développement du cyber se voit freiné par un refus d’impliquer le civil dans ces projets (particulièrement sous Brejnev), à l’inverse des Américains qui profitent des innovations technologiques des entreprises comme Intel et son premier microprocesseur.

De plus, il semble à la lecture de l’ouvrage de Yannick Harrel que les considérations de politique intérieure sont fondamentales pour comprendre l’intérêt fluctuant pour le cyber, l’effondrement de l’Union soviétique ayant profondément redistribué les cartes au sein des services de sécurité russes. Qui plus est, la fin de l’URSS va coïncider avec l’essor de la cybercriminalité russe (première cyberattaque de Vladimir Levin en 1994 contre Citibank, rapportant 7.6 millions d’euros), toujours d’actualité avec des entités comme le Russian Business Network.

Le retour en force du cyber va se faire sous l’impulsion des deux derniers présidents russes : Vladimir Poutine et Dmitri Medvedev (« le Président 2.0 »). Le premier va avoir une approche de stratégie informationnelle très marquée tandis que le second sera beaucoup plus porté sur la nécessité de développer les infrastructures du pays, avec la création d’une « Silicon Valley » russe basée à Skolkovo.

La politique présidentielle russe en matière de cyber s’appuie sur trois documents majeurs, le premier datant du 9 septembre 2000 et s’intitulant : « Doctrine de sécurité informationnelle de la Fédération de Russie ». Poutine y développe l’aspect civilisationnel lié au cyber, très intéressant car inexistant chez les Américains pour qui prime l’approche techniciste, définit l’ère informationnelle et dresse une typologie des menaces qui pèsent sur le cyberespace russe. Deux autres documents (2010 & 2012), issus du monde militaire cette fois, se focalisent davantage sur le cyberespace à proprement parler, sans pour autant remettre en cause la vision pour le moins juste du document de l’an 2000.

L’auteur revient avec intérêt sur les coopérations entreprises par Moscou avec d’autres pays comme l’Inde ou la Chine, ou des entités comme l’Organisation de coopération de Shanghai, signe que la Russie cherche à proposer une autre conception du cyberespace que celle quasiment imposée par les Etats-Unis. Elle peut s’appuyer sur un savoir-faire réel (songeons à des entreprises comme Kaspersky), une réputation accrue (elle organise le championnat mondial de programmation où elle occupe le haut du classement) et une forte volonté politique.

L’ouvrage de Yannick Harrel, remarquable par son érudition sur l’histoire de la cybernétique soviétique, doté de très riches annexes, laisse un peu sur sa faim pour une raison : l’analyse géostratégique des textes fondateurs de la cyberstratégie russe ne va pas assez loin alors qu’on aurait pu s’attendre à davantage de comparaisons avec les cyberstratégies américaine et européenne, simplement survolées, à une critique argumentée des réactions russes aux initiatives européennes et otaniennes en matière de cyber. « La cyberstratégie russe » demeure pour autant un ouvrage essentiel pour qui souhaite comprendre la pluralité des perceptions du cyberespace, et la spécificité du cas russe.


Recension rédigée le 4 juin 2013

Lien vers le site de la maison d’édition (auteur): http://harrel-yannick.blogspot.fr/

Hackers, au cœur de la résistance numérique (Amaëlle GUITON; Editions Au diable Vauvert; février 2013)

HACKERS_AU_COEUR_DE_LA_RESISTANCE_NUMERIQUELes médias en raffolent, intrigués par la discrétion dont beaucoup se parent, par leurs actions souvent fascinantes lorsqu’elles sont couronnées de succès, et enfin par l’univers culturel qu’ils véhiculent (films entre autres…). Il s’agit bien évidemment des hackers, acteurs trop souvent sous-estimés du cyberespace en raison de leur faible nombre, du peu de moyens dont ils disposent, mais qu’ils compensent par des connaissances sans équivalent des aspects techniques (mais également intellectuels) des réseaux et surtout par un message fort : chacun doit pouvoir communiquer, partager et s’informer librement, sans que son droit à la vie privée soit remis en cause.

Il existe peu de livres sur les hackers, car il est souvent difficile de les approcher et eux-mêmes ne sont pas toujours prompts à expliquer en détails leurs initiatives. Certains livres par ailleurs sont caricaturaux, présentant les hackers comme des adolescents boutonneux asociaux, tandis que d’autres ne font qu’insister avec exagération sur les menaces qu’ils peuvent créer pour le fragile équilibre du cyberespace.

Le livre d’Amaëlle Guiton est d’un tout autre genre : comme l’indique le sous-titre « au cœur de la résistance numérique », la journaliste a réussi à conduire une enquête sur les hackers directement à la source, en interrogeant ces derniers, en se rendant dans les hackerspaces où ils se retrouvent pour discuter de leurs projets. Un peu à la façon d’un journal de bord, l’auteur explique les spécificités du monde des hackers, démontrant avec efficacité combien l’ensemble est hétérogène. Articulé en cinq chapitres (« ce que hacker veut dire », « circulez, y a tout à voir (ou presque) », « culture du partage, partage de la culture », « démocratie 2.0 », « du bazar dans les cathédrales »), Amaëlle Guiton insère à chaque début de partie un extrait de la déclaration d’indépendance du cyberespace de 1996, incitant le lecteur à s’interroger constamment sur la réalité de ce texte dix-sept ans après.

Partant d’idées générales sur les hackers pour les affiner grâce aux entretiens qu’elle a effectués avec ces derniers, aussi bien en France (Telecomix par exemple) qu’en Allemagne ou en Suède, elle parvient à expliquer en quoi les hackers ne sauraient être confinés dans un univers purement technique. En effet, derrière leurs compétences informatiques se dessine une conception de la vie, qui veut que chacun doit s’approprier les objets, les connaissances pour en comprendre par lui-même le fonctionnement et ainsi les enrichir, toujours dans un souci de partage. Contrairement à ce que l’on pourrait à première vue penser, les hackers sont ouverts à la discussion et à l’aide technique, à condition que l’on cherche également par soi-même.

Les présentations des réalités du monde des hackers au Maghreb et en Allemagne sont très fouillées et permettent d’appréhender un phénomène nouveau (l’essor des hackers en Tunisie, en Egypte suite au Printemps arabe) méconnu de nos sociétés. De la même façon que l’on peut être surpris par le degré de réflexion des hackers allemands avec le concept de «démocratie liquide », se situant à mi-chemin entre la démocratie directe et la démocratie représentative, très intéressant à tester mais dont il faudra voir sur le long terme l’efficacité réelle.

On aurait aimé connaître la pensé des différents groupes de hackers interrogés vis-à-vis des cybermenaces qui sont une réalité du cyberespace et qui justifient, à tort ou à raison d’ailleurs, certaines politiques étatiques jugées dangereuses pour la vie privée des cybernautes. De même qu’une présentation des hackers hors Europe / Maghreb, en s’intéressant aux hackers de la zone Asie par exemple qui pour des raisons géopolitiques évidentes doivent avoir une autre approche du hacking, aurait été très appréciée… Sans doute le Tome 2 !

En conclusion, le livre d’Amaëlle Guiton est remarquable : il est le premier, dans un style dynamique et accessible, à proposer une analyse poussée du monde des hackers, sans préjugés et avec le recul nécessaire pour évaluer le travail de ces derniers, salutaire pour éviter une altération néfaste du cyberespace. Leur tâche demeure immense toutefois…


Recension rédigée le 12 mai 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.audiable.com/livre/?GCOI=84626100263950&fa=description

La Cyberguerre, la guerre numérique a commencé (Nicolas ARPAGIAN; Editions Vuibert; août 2009)

CYBERGUERRE_ARPAGIANA première vue, si l’on devait ne s’arrêter qu’au titre de l’ouvrage, on pourrait penser que c’est un énième livre surfant sur l’actualité et dramatisant à escient une dimension du cyberespace, champ d’analyse relativement complexe pour ne l’aborder que sous l’angle d’une telle spécificité, à savoir la cyberguerre. Pourtant, force est de constater à la lecture de l’ouvrage de Nicolas Arpagian, spécialiste des questions d’influence et d’intelligence économique, que le titre ne reflète en rien la qualité d’analyse du livre et qu’il va bien au-delà d’une simple présentation de la cyberguerre, terme que nous avons pour habitude d’utiliser avec prudence car dans sa dimension militaire (la première envisageable), il ne revêt jusqu’à présent rien de concret.

Dans son livre préfacé par Alain Bauer, l’auteur se livre à une analyse riche et précise des acteurs du cyberespace (en particulier les Etats et les entreprises), des liens qui les unissent (stratégie commune, nécessite de collaborer…), et surtout des menaces qui pèsent sur le cyberespace. Ces dernières, si elles ne sont pas suffisamment prises en compte, sont sources de problèmes sécuritaires majeurs pour nos sociétés, avertit l’auteur. Celui-ci évite l’écueil d’un langage trop technique pour décrire les différentes sortes de virus par exemple, tout en demeurant relativement clair dans ses présentations des menaces numériques.

L’ouvrage s’articule en cinq chapitres : le premier porte sur le concept de cyberguerre que l’auteur reconnaît délicat à employer à tout bout de champ, le second sur une histoire du cyberespace sous l’angle sécuritaire avec le cas du conflit russo-géorgien de 2008, le troisième explique en quoi la cyberguerre est une composante majeure de la stratégie des Etats dans leur guerre d’influence à l’échelle internationale, le quatrième met en garde contre la cybercriminalité qui peut, via sa croissance inquiétante, fragiliser les cybernautes / citoyens, les entreprises et les Etats. Enfin, le dernier chapitre est consacré à un panorama des cyber politiques conduites par plusieurs pays / organisations : Chine, USA, UE…

Pour un livre publié en 2009, force est de constater qu’il demeure toujours d’actualité et que les grandes tendances pressenties par Nicolas Arpagian il y a quatre ans sont encore visibles : une hausse de la cybercriminalité qui inquiète des Etats agissant en ordre dispersé, une volonté de ces derniers de se doter des outils adéquats en cas de cyberguerre, une impasse juridique manifeste qui laisse certains penser que la chaos prédomine dans le cyberespace. Une réédition de l’ouvrage, augmentée, serait assurément la bienvenue, au regard de l’appropriation toujours plus forte du cyberespace par les Etats qui y voient un instrument à la fois politique et diplomatique. Sinon, que penser par exemple des stratégies iranienne et syrienne avec le contrôle à outrance du Web que ces deux pays exercent ?

L’auteur invite le lecteur / l’analyste à faire preuve de prudence lorsqu’il s’agit de données chiffrées pour quantifier les phénomènes agissant dans le cyberespace, démontrant à plusieurs reprises que des manipulations peuvent exister pour être au service de stratégiques étatiques ou d’entreprises.

La présentation des différentes structures américaines en charge de la cyberguerre montre que la France partage avec son allié américain l’art de créer des services dont l’efficacité reste suspecte, en raison d’un manque de précision dans les missions demandées, si bien que des services peuvent être amenés à effectuer les mêmes tâches, sans se concerter qui plus est ! On aurait aimé à ce titre une annexe sous la forme d’un tableau ou d’un organigramme par exemple, listant toutes ces structures : l’impression de millefeuille administratif en aurait été renforcée.

En conclusion, le livre de Nicolas Arpagian est bien plus qu’un ouvrage sur la cyberguerre, ou plutôt sur les stratégies en place pour se préparer à cette dernière. C’est un travail de qualité, précis, avec à chaque fois les sources, distant quand nécessaire pour ne pas tomber dans le cliché ou la reprise d’informations de propagande de tel ou tel acteur du cyberespace.

Pessimiste quant à l’accroissement des cybermenaces / cybercrimes, l’auteur souhaite un retour en force de « l’Etat stratège », qui soit capable de mettre en place des politiques de sécurité et de compétitivité renforcées, afin d’éviter qu’ « au XXIème siècle, la soumission politique passe(era) certainement par l’inféodation numérique » (p.234-235).


Recension rédigée le 11 mai 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.cyberguerre.eu/

Menace sur nos libertés, comment Internet nous espionne, comment résister (Julian ASSANGE; Editions Robert Laffont; mars 2013)

MENACES_SUR_NOS_LIBERTESDes livres sur Internet et le respect des libertés, on en trouve de plus en plus, et d’un niveau souvent inégal. Oscillant entre un alarmisme exagéré masquant un vide intellectuel et une succession de récits techniques brouillant le message initial, ils ne permettent pas aux lecteurs d’avoir les véritables outils de compréhension suffisants pour en faire des cyber acteurs.

C’est pourtant le tour de force que parvient à réaliser Julian Assange dans « Menace sur nos libertés ». On ne présente plus le fondateur de Wikileaks, personnalité majeure de l’histoire de l’Internet, admiré par certains, conspué par d’autres pour avoir mis en ligne des centaines de milliers de messages diplomatiques américains. Aujourd’hui réfugié à l’ambassade d’Equateur à Londres depuis juin 2012 pour éviter une extradition vers la Suède, il continue -malgré des difficultés de logistique évidentes- à poursuivre son combat pour la liberté des cybernautes sur la Toile et pour mettre en garde ces derniers contre la censure et l’espionnage qui y prospèrent, avec la complicité des Etats et des entreprises.

C’est clairement dans ce champ d’analyse que s’inscrit cet ouvrage. Composé d’une dizaine de chapitres traitant aussi bien de la censure que de la militarisation du cyberespace en passant par la place de l’économie et de la politique sur Internet, ce livre se présente sous la forme de plusieurs discussions entre Julian Assange et trois spécialistes des nouvelles technologies et d’Internet : Jacob Appelbaum oeuvrant pour le Tor Project, Andy Müller-Maguhn expert en cryptage sur Internet et enfin Jérémie Zimmermann, porte-parole de la « Quadrature du Net ».

Tous sont donc des acteurs engagés de la société civile du cyberespace qui cherchent au travers de leurs échanges à démontrer par quels moyens et dans quels buts les cybernautes font l’objet d’un espionnage de masse sur Internet. Ils constatent d’ailleurs à juste titre que la plupart des informations collectées sont en réalité données sans réelle autorité de coercition par les cybernautes eux-mêmes, qui baissent la garde devant les supposés bénéfices d’un plus grand partage de leurs données personnelles : travail, amis, voyages, loisirs, achats en ligne, etc…

Tout en validant l’argumentaire des auteurs, on peut toutefois leur reprocher de dédouaner trop rapidement les cybernautes, qui ont pourtant accès à un nombre important d’informations pour comprendre les conséquences de leurs actions dans le cyberespace, et de ne porter la responsabilité des menaces liberticides que sur les Etats et les entreprises qui répondent aux injonctions de ces derniers (Google, Facebook, etc…).

Évitant un jargon trop technique, les quatre « penseurs du Web », n’étant d’ailleurs pas toujours d’accord entre eux, réussissent cependant à entreprendre une réflexion riche et approfondie sur ce que doit être Internet et sur les moyens (la cryptographie principalement) disponibles pour les cybernautes afin de se prémunir d’une surveillance déjà présente et sans doute trop intrusive.

Riche d’anecdotes, de mises en perspective utiles, de rappels historiques indispensables, le livre « Menace sur nos libertés » doit être pensé comme un outil au « réveil du cybernaute », qui se doit de se protéger d’un cyberespace qu’aucun ne maîtrise vraiment.

On pourra trouver que les auteurs exagèrent certains traits de leurs analyses, mais c’est l’objectif recherché : provoquer le lecteur pour l’inciter à ne pas prendre les faits pour argent comptant et à se construire sa propre conception du cyberespace.


Recension rédigée le 10 avril 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.laffont.fr/site/menace_sur_nos_libertes_&100&9782221135228.html

Menaces cybernétiques, le manuel du combattant (Yves-Marie PEYRY; Editions du Rocher Lignes de feu; mars 2013)

MENACES_CYBERNETIQUES_LE_MANUEL_DU_COMBATTANTLe cyberespace fait partie intégrante de notre existence. Nous le considérons même comme une part indispensable du fonctionnement de nos sociétés, aussi bien pour des activités professionnelles que personnelles. Pourtant, contrairement à notre vie « réelle », où nous en connaissons les us et coutumes, les possibilités et les interdits, les dangers pour notre sécurité, force est de constater que notre vie cybernétique est radicalement différente. Il y a comme un effet de libération, ou plutôt d’inconscience, qui s’éveille, avec pour effet principal que nous acceptons des réalités dans le cyberespace que nous refuserions sans hésiter dans notre vie de tous les jours. Par exemple, nous nous offusquons de projets de lois de sécurité intérieure visant à centraliser davantage d’informations nous concernant, mais nous donnons un accès illimité et quasi intemporel à ces dernières dans notre vie cybernétique.

Pourtant, le cyberespace n’est pas un espace sûr, sécurisé, aussi bien pour des raisons techniques que politiques et économiques. Dans son ouvrage « Menaces cybernétiques, le manuel du combattant », Yves-Marie Peyry, chercheur associé au CF2R, propose un guide à destination des cybernautes. L’objectif : nous mettre en garde contre des menaces dont nous ne soupçonnons parfois pas l’existence et qui peuvent avoir des conséquences nuisibles aussi bien dans notre vie cybernétique que dans notre vie réelle. Le livre se décompose en huit chapitres couvrant à la fois les acteurs du cyberespace, les menaces technologiques associées à des motivations politico-économiques, ainsi que les parades éventuelles mises à disposition du cybernaute. Mais comme l’indique à juste titre l’auteur, ces outils technologiques ont tous des failles, et ce qui doit prévaloir, c’est un comportement responsable et attentif chez le cybernaute, que ce soit dans sa vie privée ou dans sa vie professionnelle, ces deux vies se confondant désormais toujours plus. Il n’est pas rare que les terminaux numériques que nous utilisons servent aussi bien la journée au travail qu’en vacances !

Avec un style très clair et vivant, l’auteur explique avec pédagogie les différentes menaces qui pèsent sur la sûreté du cyberespace. De nombreux exemples viennent appuyer une démonstration solide, même si à certains moments, on peut ne pas suivre complètement l’auteur qui peut exagérer certaines menaces, en particulier lorsqu’il évoque la cyberguerre. On regrettera l’absence de mention des sources, qui auraient apporté un vrai plus aux histoires de cyberattaques et autres cyberespionnages, conférant à ces dernières une intensité accrue.

Ce livre, bien que son titre laisse supposer qu’il s’adresse à des connaisseurs, est en réalité destiné à tous. Ce manuel de mise en garde devrait assurément être une lecture obligatoire dans les administrations publiques, dans les entreprises, et même dans chaque foyer, pour faire prendre conscience des réalités de l’univers cybernétique que nous côtoyons sans nous interroger. Rappelons, comme l’auteur le fait remarquablement bien, que nous représentons nous aussi une menace pour le cyberespace, soit parce que nous ne savons pas, soit parce que nous utilisons avec légèreté des technologies qui ont un réel pouvoir. En lisant ce livre, nous ne pourrons plus dire que nous ne savions pas ! Le dernier chapitre donne quelques pistes pour que le cybernaute passe du statut d’observateur / consommateur aveugle à celui d’acteur vigilant.


Recension rédigée le 25 mars 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.editionsdurocher.fr/Menaces-cybernetiques_oeuvre_11023.html

Cyber China (Xiaolong QIU; Editions Liana Levi; mai 2012)

Le mandarin est aujourd’hui la langue la plus utilisée sur la Toile. La Chine est l’un des rares pays au monde à avoir su prendre le meilleur des services numériques américains (Google, ebay…) pour les adapter à sa culture, et accessoirement les contrôler. Bien que scrutée par beaucoup, la Chine demeure un pays mystérieux, en particulier dans sa dimension cybernétique. On fait d’elle une puissance utilisant à l’excès la censure, privant une population de plusieurs centaines de millions de cybernautes de la liberté de commenter, d’interagir, mais cet argument ne résiste pas à la réalité des faits. On la considère également comme le pays capable de provoquer une cyberguerre, au sens militaire du terme, mais les preuves manquent, et peu sont ceux qui rappellent que la Chine ne fait que répondre à un état de fait général.

Il est vrai que les autorités chinoises ne sont guère prolixes lorsqu’il s’agit de définir leur cyberespace, leur conception réelle du rapport cybernaute / Internet. Pourtant, par des voies détournées, on peut avoir un aperçu de ce qu’est le cyber chinois, et c’est ce que parvient à faire avec talent Qiu Xiaolong dans son roman policier Cyber China. L’histoire, assez classique dans sa structure, part de la mort de Zhou, un responsable politique de la municipalité de Shanghai qui aurait été impliqué dans de sombres affaires immobilières. Suicide ? Meurtre ? L’inspecteur principal Chen, bien que simple conseiller sur cette affaire, est le seul en réalité à mener l’enquête, les autres services cherchant à privilégier la thèse du suicide, qui affaiblirait moins le Parti. Le démarrage de l’affaire remonte à la diffusion sur Internet d’une photo montrant Zhou avec un paquet de cigarettes onéreuses, ce qui alimente à une vitesse fulgurante les critiques sur différents forums. Aurait-on cherché à faire payer au cadre son mode de vie, en décalage complet avec les préoccupations d’une population connaissant des difficultés croissantes pour se loger ? L’inspecteur Chen semble perdu au départ, ne voyant pas le caractère particulier, voire sensible de l’affaire. Ce n’est qu’avec la mort de son collègue Wei qu’il est convaincu que cette histoire a des ramifications qui vont au –delà de ses compétences de policier, mais également de poète, ce qui confère à son personnage une sensibilité unique et un mode d’action à part.

Ne connaissant pas le monde du cyber, l’inspecteur Chen fait appel à une journaliste, Lianping, qui travaille pour un journal proche du pouvoir et qui a enquêté sur l’inflation du marché de l’immobilier qui accentue un phénomène de paupérisation déjà visible. La collaboration entre les deux se double d’un désir qu’ils ne peuvent assouvir, de par leurs fonctions et les engagements personnels de chacun. La rencontre de l’inspecteur avec un responsable de site internet, Melong, présenté comme un cyber-activiste, permet au premier de comprendre que des jeux d’influence complexes se déroulent dans le cyberespace : des doutes s’insinuent rapidement quant au rôle exact de cet activiste, qui en dépit de ses diatribes anti-régime, ne semble pas être réellement inquiété par les autorités.

La fin de l’histoire prend le lecteur de court, et incite à réfléchir quant aux actions des cybernautes sur la Toile, qui n’ont pas toujours conscience des implications possibles. Le livre évite l’écueil du conflit bien / mal, liberté / censure, pour présenter une photographie de la société chinoise, confrontée à des problèmes économiques et sociétaux majeurs, et qui se sert du cyber comme d’un exutoire pour dénoncer des fléaux comme la corruption.

Ayant fait l’objet d’une traduction soignée, Cyber China est un très bon roman policier, à multiples entrées, où chacun pourra piocher dans les descriptions de personnages, de lieux, dans les extraits de poème, et se forger ainsi une idée, même éphémère de ce qu’est la société chinoise et de ce que sont les cybernautes chinois.


Recension rédigée le 11 mars 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.lianalevi.fr/f/index.php?sp=liv&livre_id=438

Facebook, anatomie d’une chimère (Julien AZAM; Editions CMDE; janvier 2013)

FACEBOOK ANATOMIE D'UNE CHIMEREFacebook fait l’objet depuis sa création d’une littérature assez riche au contenu cependant pas toujours d’un niveau satisfaisant. En se focalisant sur la personnalité de son fondateur Mark Zuckerberg, en retraçant l’histoire, assez exceptionnelle il est vrai, de ce réseau social, les livres déjà écrits esquissent certaines pistes de réflexion quant à la nature de cette entreprise mais demeurent quasi systématiquement en surface.

Dans un essai très court, moins d’une centaine de pages, Julien Azam réussit le tour de force de faire le tour du phénomène Facebook dans sa dimension sociétale. Le titre, « Facebook, anatomie d’une chimère », donne déjà les grandes lignes de l’ouvrage : il s’agit de disséquer, de comprendre les mécanismes de fonctionnement et les implications de ces derniers pour le cybernaute dans son utilisation du réseau social. Mais surtout, Julien Azam déconstruit avec brio les fantasmes, positifs à l’excès, entourant l’entreprise. L’exemple le plus frappant est assurément la démonstration du rôle certes réel mais largement surestimé de Facebook dans les révolutions arabes.

Tout au long de son essai, l’auteur alterne les niveaux d’analyse, se mettant à la place de l’entreprise pour en comprendre la stratégie vis-à-vis des Etats par exemple, très discutable d’ailleurs car fortement accommandante avec des régimes politiques considérés comme liberticides, ou analysant avec précision « ce qu’il y a derrière » la volonté du cybernaute de s’inscrire à Facebook. Narcissisme, réification, voyeurisme sont autant de concepts liés profondément à l’entité Facebook que l’auteur décrit avec clarté et intelligence.

On apprend par ailleurs de façon surprenante que Facebook reproduit la structure de classes sociales et que nous ne sommes pas tous égaux devant le site. L’exemple utilisé pour le démontrer, à savoir la complexité de la sécurisation de son compte, n’est sans doute pas le plus probant, mais l’argument garde toute sa pertinence, ne serait-ce que par les origines du site, à savoir un système par cooptation d’étudiants étant inscrits dans des universités sélectionnées.

L’auteur se livre également à une analyse intéressante du rapport au réel entre le cybernaute et Facebook, montrant au passage que ce dernier a une puissance sous-estimée alors que le premier vit dans le rêve d’un contrôle qu’il n’exerce plus. Le livre, bien que fortement critique à l’égard de Facebook, mais également à l’encontre du cybernaute jugé trop naïf et complaisant, demeure mesuré et solide dans sa démonstration.

Tout juste pouvons-nous douter de la pertinence de la critique de la société capitaliste en filigrane dans le texte qui n’apporte pas grand-chose à l’argumentaire général. Même si l’auteur ne fait que proposer une ébauche de sortie de cet asservissement numérique, l’argumentaire est si bien construit que l’on se demande à la fin de l’ouvrage non pas « est-ce que » mais « quand » nous quitterons Facebook et retrouverons notre liberté réelle.


Recension rédigée le 21 février 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.editionscmde.org/Les_reveilleurs_de_la_nuit/Facebook-Anatomie_d_une_chimere.html

Cyberstratégie l’art de la guerre numérique (Bertrand BOYER; Editions Nuvis; mai 2012)

CYBERSTRATEGIE L'ART DE LA GUERRE NUMERIQUELes ouvrages sur le cyberespace ont tendance à croître, du fait d’une actualité chargée sur le sujet. Se focalisant bien souvent sur des thèmes spécifiques (analyse d’un acteur, études sociologiques…), ils ne permettent pas d’avoir une vue d’ensemble des implications que suppose le cyberespace. C’est encore plus vrai concernant la cyberstratégie, champ d’étude qui semble à première vue correspondre à une niche et dont l’intérêt serait limité. Les cyberattaques en constante augmentation, les discours des dirigeants politiques qui abordent désormais le cyberespace comme un enjeu de sécurité nationale, l’annonce par certains que la cyberguerre a déjà commencé, font au contraire de la cyberstratégie une nécessité certaine, aussi bien pour les lecteurs intéressés par ces questions que pour les militaires chargés d’intégrer cette nouvelle dimension de la stratégie dans leur corpus intellectuel.

C’est fort de ce constat que l’ouvrage de Bertrand Boyer, « la cyberstratégie l’art de la guerre numérique », prend tout son sens et mérite que l’on prenne le temps de discuter des idées avancées. Militaire, l’auteur est également ingénieur ce qui lui permet d’associer deux compétences rares dans ce domaine d’étude : une solide connaissance de la stratégie militaire et une capacité à maîtriser les enjeux techniques et technologiques du cyberespace. L’auteur évite en tout cas le double piège d’une écriture « geek » et d’une vision simpliste de la réalité du cyber qui aurait affaibli sa réflexion cyberstratégique.

L’ouvrage suit une logique simple et efficace avec une décomposition en trois livres : méthode stratégique et milieu (présentation du cyberespace), de la nature de la cyberguerre (étude globale des implications de la cyberguerre), les fondements de la cyberstratégie (proposition d’une stratégie numérique globale indirecte). A partir des grands penseurs de la stratégie militaire (Sun Tzu, Clausewitz…), Bertrand Boyer remet en cause un certain nombre d’idées toutes faites, en particulier sur la notion de cyberguerre qui, comme il le démontre avec efficacité, est très discutable aussi bien dans sa conception que dans sa réalité concrète. Comme il le rappelle à juste titre, « dans le cyberespace, il n’y a ni guerre ni paix, mais tension permanente » (p.150).

L’auteur privilégie la réflexion permanente à l’apport de réponses, sans doute parce que la complexité du sujet tend à une aporie de solutions. Ainsi, plusieurs définitions s’élaborent au fur et à mesure de la lecture ; nous retiendrons néanmoins la plus simple (mais aussi la moins précise) : « la cyberstratégie pourrait alors se définir comme l’étude des principes et des modalités de l’affrontement dans, par et pour le cyberespace » (p.28). Il en va de même pour le cyberespace, pensé sous deux approches différentes mais complémentaires : sémantique (sens de l’information), syntaxique (le flux de l’information) et lexicale (le stock d’information) ET / OU physique / logique / cognitive.

L’élaboration d’une cyberstratégie nécessitant une connaissance globale des caractéristiques du cyberespace, l’auteur étudie également la dimension juridique tout en constatant la faiblesse de cette dernière en dépit de différentes initiatives comme la Convention de Budapest en 2011 pour la partie cybercriminalité. Il revient également sur plusieurs actualités du cyber comme Wikileaks ou Anonymous, mais sans pour autant analyser en profondeur les mécanismes de ces deux entités, ce qui aurait pourtant affiné sa réflexion cyberstratégique.

Pour ceux ayant déjà des connaissances des enjeux du cyberespace, seul le dernier « livre » sur la cyberstratégie à proprement parler apportera de nouvelles connaissances. Il demeure en tout cas un excellent livre pour aborder avec sérieux des questions complexes, car il ne se perd pas dans des considérations militaro-stratégiques qui pourraient perdre le lecteur, mais sans pour autant sacrifier à la transdisciplinarité, qui fait clairement la force du livre.

L’ouvrage de Bertrand Boyer pose les jalons d’une réflexion cyberstratégique à poursuivre et à affiner car, comme il le rappelle : « le cyber conflit est (…) par nature à repenser systématiquement » (p.188).


Recension rédigée le 17 février 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://nuvis.fr/vitrine/product.php?id_product=48

Pris dans la Toile, l’esprit aux temps du web (Raffaele SIMONE; Editions le Débat Gallimard; novembre 2012)

PRIS DANS LA TOILETout commence avec un voyage en train, où l’auteur observe avec intérêt les autres passagers et fait le constat suivant : comme pour se protéger de l’ennui, voire d’un vide, ses voisins écrivent message sur message sur leur téléphone, écoutent de la musique avec leurs baladeurs numériques, consultent des articles ou visionnent des films sur leurs ordinateurs, « forçant » d’une certaine façon les passagers qui n’utilisent pas ces outils à participer d’une façon ou d’une autre à leurs activités. L’auteur parle même de « pollution » pour désigner ce phénomène qui lui sert de base à son analyse, très pointue, de la médiasphère dans son ensemble.

Le titre de l’ouvrage donne le ton. Il n’est pas question ici d’une critique d’Internet au sens général où nous l’entendons, d’autres s’en sont déjà chargés avec plus ou moins de succès. L’objectif ici est tout autre : comprendre comment notre esprit, notre façon de penser en temps qu’homo sapiens, peut se retrouver emprisonné, voire aliéné, comme une proie dans une toile d’araignée, par les médias numériques. En d’autres termes, ce n’est pas tant la médiasphère qui est décrite que notre rapport, à la fois bénéfique et dangereux, qui nous lie à elle, sans que nous ne puissions réellement y échapper.

L’auteur, Raffaele Simone, professeur de linguistique à l’Université Roma Tre de Rome, sait pertinemment que son ouvrage va créer un débat, car sa vision de la situation est relativement pessimiste. Considérant qu’Internet et les médias numériques constituent la troisième révolution cognitive, après celle de l’écriture et de l’imprimerie, il estime que nous traversons une période dangereuse, capable de remettre en cause les facultés de l’homme qui, pour faire simple, est tellement assisté dans sa vie quotidienne par ces outils numériques qu’il en vient à ne plus faire d’efforts et à ne plus faire appel à son intellect (réflexion, examen de l’information, mémorisation…).

L’ouvrage se décompose en quatre grandes parties de longueur inégale : le sens et l’intelligence, le texte et son auteur, apprendre, se rappeler et oublier, le vrai, le faux et le trucage, avec un épilogue sur les démocraties numériques. L’auteur se livre à une véritable analyse minutieuse du fonctionnement de notre esprit vis-à-vis de nos sens et de notre capacité à s’en servir pour accomplir des actions telles que lire, écrire, regarder… Après en avoir fait une étude historique, il cherche à chaque fois à voir en quoi la médiasphère influe sur ces réalités et quels comportements nouveaux elle crée chez l’homme, mais aussi quels comportements elle fait perdre à l’homme (la mémorisation, la patience…). A travers le texte, l’on comprend que l’auteur fait l’éloge du livre qui, de par ses spécificités (format, potentiel, partage avec autrui…), semble demeurer l’un des rares moyens sûrs de diffuser des connaissances. A juste titre, l’auteur souligne le travail indispensable des maisons d’édition qui constituent une barrière irréfragable à toute publication jugée peu digne d’intérêt, alors qu’Internet incite chacun à écrire, même pour des banalités, renforçant un narcissisme dissimulé.

Le livre a ceci de fascinant qu’il arrive avec une acuité certaine à disséquer la moindre de nos actions sur la Toile et à en montrer les implications pratiques. A la lecture du livre, on se rend compte que notre activité de cybernaute répond à des automatismes qui n’ont rien d’évident, qui se sont créés en un laps de temps très court, sans que l’on puisse réellement déterminer s’il s’agit d’un progrès, l’auteur affichant clairement son scepticisme.

Ce dernier rappelle à plusieurs reprises qu’il n’a pas les compétences techniques suffisantes pour apprécier les nouvelles technologies qui rendent attractifs les outils d’Internet. Sans doute aurait-il été intéressant d’associer quelques experts du sujet qui auraient évité quelques approximations de l’auteur, en particulier sur la partie distinguant le livre classique du livre numérique. De même, l’épilogue sur les démocraties numériques laisse sur sa fin, car court et lançant quelques vagues pistes de réflexion sans apporter le regard critique nécessaire qui rend le reste du livre si intéressant.

Le livre de Raffaele Simone, que l’on adhère à l’ensemble de ses points de vue ou pas, est clairement à recommander. Il est l’un des rares ouvrages capable d’inciter le « cybernaute lecteur » à autant s’interroger sur son lien avec la médiasphère et sur soi-même en fin de compte.


Recension rédigée le 27 janvier 2013

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Le-Debat/Pris-dans-la-Toile

La souveraineté numérique (Pierre BELLANGER; Editions Stock; janvier 2014)

SOUVERAINETE_NUMERIQUELa souveraineté numérique… Il y a encore quelques années, ce concept aurait été perçu comme un gros mot venant de quelqu’un qui n’aurait pas compris l’essence du cyberespace et en particulier d’Internet, considéré par beaucoup comme au-delà des Etats-nations, appartenant à tous et n’étant la propriété de personne. Pendant des années, face au risque de balkanisation du Web (mais est-ce un risque ?; Voir une note d’analyse sur www.cyberstrategie.fr portant sur ce thème), un discours sur l’Internet mondial a été servi, rabâché même, occultant sciemment ou pas le fait que cet Internet utilisé par tous a été en partie conçu (même majoritairement), normé et contrôlé par une seule et même puissance : les Etats-Unis.

Ces derniers ont fait d’Internet, et du cyberespace dans son ensemble, un nouvel espace pour accroitre leur influence stratégique et augmenter dans des proportions jamais vues leurs intérêts économiques et financiers grâce à des géants des NTIC : Google, Facebook, Microsoft, etc…  Cette superpuissance numérique que constituent les Etats-Unis devient aujourd’hui, plus que jamais, un problème d’ordre à la fois géostratégique et économique pour les autres puissances, réduites à suivre les directives américaines, mais surtout à renoncer à leur souveraineté numérique en laissant leurs citoyens donner toujours plus d’informations personnelles à une puissance étrangère. C’est ce que dénonce avec brio Pierre Bellanger, fondateur et président de Skyrock dans son ouvrage La souveraineté numérique.

Il ne s’agit pas de « bunkeriser » Internet, en créant des Internet nationaux, car les dérives liberticides sont facilement imaginables, mais bien de se donner les moyens (financiers, industriels, stratégiques et sociétaux) pour participer à la vie économique et politique d’Internet car si rien n’est fait, la France, l’Union européenne perdraient leur souveraineté numérique, puis leur souveraineté tout-court.

L’ouvrage se décompose en de multiples petits chapitres thématiques, incisifs et clairs, qui peuvent se rassembler en deux temps : une présentation des rapports de force actuels avec une présentation à court et moyen terme des conséquences de ces derniers dans nos modes de vie puis une ébauche de solution pour permettre à la France et indirectement à l’Europe de ne plus être les vassaux des Etats-Unis.

Fin connaisseur des utilisations d’Internet, l’auteur livre une première partie passionnante où il démontre efficacement les bouleversements économiques et sociaux auxquels il faut s’attendre avec le statu quo actuel. Secteur par secteur, il prédit des bouleversements majeurs qui vont révolutionner la manière de travailler (banques, assurances, etc…) avec pour apport positif une précision et une efficacité accrues mais avec comme point négatif une mécanisation / robotisation du travail qui aboutira à un chômage de masse. L’auteur rappelle à juste titre qu’un emploi créé dans les NTIC conduit à la suppression de quatre autres emplois… L’eldorado numérique est bien plus complexe qu’il n’y paraît.

A l’image du livre A nous d’écrire l’avenir d’Eric Schmidt et de Jared Cohen (https://drive.google.com/file/d/0B3Bjo-TfP-AMX29rSy1mRko4dUU/edit?usp=sharing), Pierre Bellanger montre une par une les conséquences pour l’internaute de l’utilisation intensive et souvent irréfléchie qu’il fait d’Internet. Certes, le tableau n’est pas tout noir : Internet facilite la vie de millions d’utilisateurs pour acheter, consommer, s’informer, se divertir, etc… Mais tout ça a un prix : notre identité, notre vie personnelle, notre liberté même puisque les géants du secteur nous ciblent toujours plus afin de nous fournir des publicités personnalisées.

En collectant toujours plus d’informations, les sociétés du type de Google cherchent à prédire nos actions, nos choix, bref nos vies, en tentant de les modéliser sous forme d’algorithmes. Comme l’explique l’auteur page 85 : « Cette informatique personnelle portée fera de l’individu une partie du réseau en relation avec lui en permanence. La norme, la moyenne, la fixité, la durée, l’imprévisibilité appartiendront au passé. Leur succéderont l’unicité, la variance, l’impermanence, l’instant et les algorithmes prédictifs. »

La grande menace selon l’auteur provient des « résogiciels » (néologisme formé des mots « réseaux » et « logiciels »), une unité nouvelle comprenant le réseau des services, le système d’exploitation, le réseau physique et les terminaux, indissociables les uns des autres et aux champs d’action visibles dans les mondes physique et numérique. Les plus grands sont Google, Amazon et Apple, trois sociétés américaines qui visent à créer un véritable écosystème verrouillé afin d’obliger l’utilisateur / consommateur à utiliser leurs seuls services. Plus ils nous enferment dans leur environnement, plus ils savent de choses sur nous, plus ils nous contrôlent, influençant nos choix et nous privant de la possibilité d’oublier, d’effacer. A jamais notre vie numérique existe et demeure liée à des entreprises privées.

Dans la seconde partie de l’ouvrage, l’auteur cherche des solutions, et l’une d’entre elles consisterait à créer un résogiciel français, suffisamment puissant pour ensuite contrer les géants américains sur la scène internationale. Il cite en exemple potentiel l’opérateur Orange, le seul selon lui à avoir la taille critique suffisante, une partie de son ADN comportant une dimension de service public. Il reconnaît cependant que la tâche serait extrêmement complexe, eu égard aux difficultés structurelles du groupe Orange qui n’innove guère. De plus, avec cette proposition, on risquerait de revenir au déficit de concurrence qui existait au début des années 2000 avant que n’arrive Free, qui a permis de redistribuer les cartes face aux trois opérateurs (Orange, SFR, Bouygues) condamnés d’ailleurs par entente sur les prix. Il est curieux que l’auteur ne suggère pas, au lieu de confier notre futur numérique dans les mains d’une seule et même entreprise, que l’on repère les entreprises aux compétences techniques spécifiques et qu’on les rassemble au sein d’une entité qui serait bien plus puissante, de par son champ de compétence. Certes, c’est un projet très complexe, mais nous disposons des ressources, aussi bien au niveau national qu’au niveau européen pour agir en ce sens.

Le « plan Réseau en douze priorités », qui constitue la dernière partie de l’ouvrage, donne des pistes intéressantes pour éviter la catastrophe qui s’annonce. On aurait aimé que l’auteur prenne plus de temps pour en développer certains aspects, ce qui aurait donné plus de crédibilité à des perspectives pas forcément visibles aujourd’hui.

En conclusion, l’ouvrage de Pierre Bellanger, écrit dans un style dynamique et accessible (bien qu’abordant des notions d’informatique assez pointues par moments), est salutaire en ces temps où le cyberespace prend de plus en plus de place et de poids dans nos vies, où ce dernier s’affirme toujours plus comme un espace conflictuel, où chacun doit prendre son destin en main, de l’internaute à l’Etat, pour ne pas être au final asservi à des résogiciels étrangers.


Recension rédigée le 7 mai 2014

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.editions-stock.fr/la-souverainete-numerique-9782234077355

Anonymous, La fabrique d’un mythe contemporain (Camille GICQUEL; Editions FYP; avril 2014)

Couv-Stimulo

De nombreux ouvrages sont sortis sur les Anonymous, souvent de piètre qualité : soit écrits trop rapidement (sans la prise de recul nécessaire pour un bon livre), soit manquant de fond faute de sources de qualité ou de réelle nouvelle réflexion. L’ouvrage ici présenté évite ces écueils et revêt un intérêt certain pour qui cherche à comprendre une des facettes des Anonymous.

En effet, le livre de Camille Gicquel, qui travaille pour le magazine Regards sur le numérique et l’agence Spintak après avoir collaboré avec Owni.fr (très bon site internet qui fit de remarquables papiers sur les événements dans le cyberespace), ne cherche pas à présenter une histoire générale des Anonymous (mais est-ce seulement possible eu égard au matériau intellectuel disponible sur le sujet ?).

L’auteur cherche au contraire à traiter la question des Anonymous sous l’angle du mythe (opposition / contestation) qu’ils incarnent. Dans un essai court (90p environ) au style clair et précis, Camille Gicquel détaille le processus ayant permis la fabrication du mythe des Anonymous. En effet, bien qu’encore actifs dans le cyberespace, leurs faits d’arme les plus marquants en terme de hacking commencent à dater, tandis que ce qu’ils incarnent (et qui n’est pas facile à définir malgré une tentative intéressante de l’auteur) demeure.

Rappelons que les Anonymous ont connu le succès pour trois raisons : leurs prouesses techniques pour plusieurs cyberattaques, leur capacité à se mettre en scène et enfin les symboles dont ils se sont servis : le masque de Guy Fawkes, les vidéos sentencieuses, etc…

Ce sont les deux derniers aspects qui intéressent le plus l’auteur. En cinq chapitres, elle démontre avec brio comment les Anonymous ont réussi à « professionnaliser » leur communication, adoptant les codes des médias pour se faire comprendre et apprécier de ces derniers. Elle note au passage qu’un bon nombre de commentateurs / journalistes ont sans doute parfois fait preuve d’un manque de distance vis-à-vis de cette entité, ce qui s’est d’ailleurs vérifié dans le vocable employé pour les définir : pirates ou justiciers ?

L’auteur insiste fortement sur le poids politique et symbolique du masque qui permet une identification à une idée générale pour des personnes aux revendications parfois radicalement différentes. Son parallèle avec la figure de Che Guevera et en particulier son portrait photographique Guerrillero Heroico par Alberto Korda est innovant et intéressant ; cela rappelle au passage que la puissance de ces figures, de ces entités érigées en mythes, se mesure en grande partie à leur caractère intemporel et à la perméabilité du message qu’elles véhiculent.

A la fin de l’ouvrage, l’auteur a judicieusement mis en annexe la retranscription de son entretien avec le fondateur de l’opération Leakspin qui permet de renforcer l’argumentaire de l’ouvrage.

On aurait aimé que le livre traite également des différents points de vue par rapport à ce mythe particulier et qu’il donne la parole à ceux qui se le sont appropriés lors des manifestations pour des questions de société par exemple.

Le livre de Camille Gicquel demeure un bon essai court, avant tout destiné à ceux qui s’intéressent à cette entité qu’est Anonymous. On ne peut que souhaiter que l’auteur poursuive son travail en abordant d’autres dimensions liées aux Anonymous, qui sont inévitablement conduits à évoluer dans leur rapport au cyberespace.

PS : à plusieurs reprises, l’auteur me cite, mais en orthographiant de plusieurs manières mon nom laissant à penser que je serais plusieurs… Puisse une future réédition corriger cette erreur due à un quotidien français.


Recension rédigée le 27 juin 2014

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.fypeditions.com/anonymous-fabrique-dun-mythe-contemporain/