L’Amérique latine, idées reçues sur un continent contrasté (Olivier Dabène; Editions Le Cavalier Bleu; juin 2017)

Bien qu’éloignée géographiquement et dans une certaine mesure culturellement, l’Amérique latine nous semble très familière. Par son histoire en lien avec celle de l’Europe, par la forte médiatisation de son actualité politique, économique, culturelle, elle nous semble plus proche que certains espaces géographiques moins éloignés de l’Europe. Pourtant, comme l’indique Olivier Dabène dans son ouvrage « L’Amérique latine, idées reçues sur un continent contrasté », les Français sont victimes d’une familiarité trompeuse, l’Amérique latine est un faux ami.

L’auteur, professeur des universités et président de l’OPALC (Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes), auteur de nombreux ouvrages sur l’Amérique latine, propose ici un ouvrage bref de 130 pages autour de vingt thèmes, regroupés en quatre ensembles : histoire (figures et tendances), culture (diversité et métissage), société (la fête pour oublier) et politique (la démocratie malgré le populisme).

L’auteur précise bien le but du livre : il ne s’agit pas de rétablir des vérités mais de questionner le lecteur sur la représentation qu’il a du continent. En effet, « toutes les images ne sont pas infondées : elles témoignent toutefois au mieux d’une vision figée, passéiste et folklorique de l’Amérique latine, au pire d’un culturalisme de bas étage frisant parfois le racisme » (page 12).

On apprend ainsi que la paternité de l’expression « Amérique latine » revient à un Chilien (Francisco Bilbao) et à un Colombien (José Maria Torres Caicedo), et non à Napoléon III présenté parfois comme l’auteur, en raison de ses visées interventionnistes sur ce continent au XIXème siècle. La première partie, portant sur l’histoire, est la plus intéressante d’après nous, l’auteur déconstruisant avec limpidité et érudition les idées toutes faites qui continuent à circuler : ainsi, il montre que l’idée selon laquelle Christophe Colomb a découvert l’Amérique est pour le moins erronée, l’Amérique ayant été découverte par d’autres peuples plusieurs siècles auparavant, de même qu’il rappelle que les Indiens n’étaient pas tous hostiles avec les arrivants, certains comme les Tlaxcalans et les Huancas s’alliant avec eux pour lutter contre les empires inca et aztèque. Dans le même esprit, l’auteur indique que même si le phénomène de « destructuration » dans les domaines économique, religieux et social a eu un impact considérable sur l’affaiblissement et la mortalité élevée, c’est le choc microbien qui a été le plus destructeur pour les populations locales.

L’Amérique latine est composée de vingt-deux pays au sens culturel et de trente-quatre pays au sens géopolitique. Indépendants pour la plupart depuis les années 1810-1820 suite aux guerres napoléoniennes qui ont bouleversé la structure de l’empire espagnol, les Etats d’Amérique latine partagent une « communauté de destin » (page 7), même si l’auteur insiste à de nombreuses reprises pour indiquer leur diversité. En effet, il n’y a pas une identité, mais plusieurs avec des particularismes très spécifiques. Le Mexique reconnaît par exemple 62 langues parlées tandis que la Bolivie se compose de « 36 nations » ou groupes ethniques.

Le phénomène est identique pour la pauvreté avec des écarts considérables entre Etats : à titre d’exemple, le Brésil a un taux de pauvreté de 7% tandis que le Honduras atteint un taux dramatique de 62.8%. L’auteur questionne avec pertinence la notion de pauvreté, la relativisant dans le contexte sud-américain et insistant sur la richesse potentielle du continent et l’espoir d’un avenir meilleur.

Une partie très intéressante de l’ouvrage a trait aux enjeux environnementaux, où Olivier Dabène décrit l’importance de la forêt amazonienne. Cette dernière représente les deux tiers des espaces boisés tropicaux sur terre et possède 15% des espèces animales et végétales connues. En revanche, malgré ce qu’on pourrait penser à première vue, les sols de l’Amazonie sont relativement pauvres et peu propices à l’agriculture. L’auteur rappelle l’urgence d’éviter que l’ « enfer vert » ne se transforme en « désert rouge » tout en prenant en compte les impératifs économiques locaux et régionaux, certaines populations aspirant à un travail au prix d’une dégradation de l’environnement. En d’autres termes, « l’enjeu est de donner des terres aux hommes sans terre, des hommes aux terres sans homme » (page 75). Il note toutefois que les programmes mis en place contre la déforestation sont efficaces, la déforestation continuant mais à un niveau bien inférieur par rapport au début des années 2000.

L’auteur termine son panorama des idées préconçues par une contextualisation des situations politiques diverses des Etats d’Amérique latine, discutant la notion d’un « continent de gauche » et rappelant que les bases démocratiques restent dangereusement fragiles, en référence à la situation au Venezuela. Ces bases sont d’autant plus fragilisées que le continent est touché dans son ensemble par la violence, mais à des niveaux très différents, la violence étant transnationale et utilisée parfois par des Etats pour en déstabiliser d’autres. Cette violence est également alimentée par le trafic de drogues qui a des conséquences économiques, sociales et politiques très néfastes pour les populations et les Etats, souvent impuissants dans cette lutte car utilisant des moyens peu efficaces (une militarisation excessive des forces de police au détriment d’investissements dans l’éducation) face à des acteurs qui se jouent des frontières.

Le format du livre conduit aux mêmes forces et faiblesses d’ouvrages thématiques visant à questionner des idées reçues : les quelques pages par thème permettent d’avoir rapidement les éléments d’analyse (et l’auteur évite de caricaturer son propos ou de le rendre simpliste), mais l’absence de hiérarchie parmi les thèmes met sur un même plan des thèmes « légers » (Les Latinos sont tous des machos !, Vamos a la playa !) et des thèmes dont certains auraient mérité des développements supplémentaires (en particulier ceux sur les enjeux politiques).

Olivier Dabène réussit en tout cas son pari : faire découvrir le continent de Gabriel Garcia Marquez et de Mario Vargas Llosa au grand public et questionner les certitudes de ceux qui pensent connaître cet espace géographique et géopolitique qui se définit avant tout par sa diversité. Très bien écrit, accessible à tous, il est vivement recommandé aux étudiants et au grand public soucieux de mieux comprendre un continent toujours plus important dans les relations internationales.


Recension réalisée le 25 octobre 2017

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L’année stratégique 2017 (Pascal Boniface; Editions Armand Colin; septembre 2016)

annee_strategique_2017Depuis plus de trente ans, l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), l’un des principaux think tanks français sur les questions stratégiques, édite chaque année l’Année stratégique, un ouvrage mêlant analyse de l’année écoulée, exercice de prospective et complété d’un riche annuaire statistique, de fiches-pays et de cartes. A l’heure du tout numérique où il est de plus en plus difficile de trouver une information fiable et précise, l’Année stratégique 2017 conserve toute sa pertinence pour l’étudiant en relations internationales ou pour le citoyen désireux d’aller au-delà de ce qu’il peut apprendre dans les médias, dont les analyses se bornent trop souvent au court voire moyen-terme.

Le cru 2017 se distingue des éditions passées par une volonté éditoriale de limiter en taille le format des analyses des chercheurs, l’objectif étant de condenser en quelques pages un bilan d’une zone géographique ou d’un thème stratégique et de donner quelques éléments prospectifs. L’exercice est globalement réussi, même si de manière inégale, la part de prospective étant fortement différente d’un chapitre à l’autre. Ainsi, les chapitres sur les Etats-Unis, la Russie et le Moyen-Orient sont les plus homogènes, liant un regard critique sur l’année écoulée avec des hypothèses sur le devenir de différentes réalités stratégiques, tandis que l’on est un peu frustré à la lecture des chapitres sur l’Afrique ou l’Union européenne, pourtant deux zones dont on aurait aimé avoir des pistes de réflexion, surtout avec le Brexit.

En revanche, les chapitres thématiques, situés à la fin de l’ouvrage après les chapitres d’ensembles géographiques, sont les plus intéressants d’un point de vue prospectif : qu’il s’agisse des enjeux militaires, économiques, énergétiques et environnementaux, la réflexion est riche et permet au lecteur de prendre du recul sur les faits de l’année passée et de distinguer des tendances de fond parmi les multiples informations à sa disposition. Il est dommage de notre point de vue que quelques chapitres manquent à l’appel : ainsi, les questions migratoires et humanitaires auraient mérité chacune un chapitre à part, de même qu’une réflexion sur la notion de communauté internationale dans sa dimension juridique (même si évoquée dans différents chapitres) aurait eu toute sa place, eu égard aux nombreuses actualités qui questionnent sa pertinence (Syrie, Yémen, questions environnementales et économiques…).

L’IRIS a fait le choix de confier la rédaction des chapitres aussi bien à des membres de son centre qu’à des externes, ce qui permet une pluralité des points de vue, mis en perspective par son directeur, Pascal Boniface dans son introduction. On pourrait suggérer pour de prochaines éditions de poursuivre cette tendance et même de l’accentuer, en permettant la confrontation des points de vue de chercheurs. Ainsi, pourquoi ne pas permettre à trois ou quatre chercheurs sur une zone géographique précise d’exprimer leurs points de vue, ces derniers étant synthétisés par un chercheur de l’Institut ? Cela permettrait une pluralité de grilles de lecture et rappellerait avec clarté au lecteur la nécessité de discuter chaque point de vue, de le remettre en question, pour affiner sa propre analyse.

Le format de l’ouvrage changerait légèrement mais cela éviterait une certaine frustration, la place laissée aux analyses nous paraissant sous-dimensionnée vu la multitude d’enjeux évoqués par les chercheurs. Soulignons la bonne idée d’insérer pour chaque chapitre des chronologies, très utiles pour les étudiants souhaitant avoir en peu de pages l’ensemble des faits marquants d’une zone ou d’un thème. Quant aux cartes régionales et thématiques, elles sont les bienvenues, même si l’on aurait souhaité là-encore en avoir davantage, surtout pour les chapitres thématiques où elles font cruellement défaut.

C’est ce qui fait à la fois la force et la faiblesse de l’ouvrage : proposer en un peu moins de quatre cent pages un panorama global des enjeux stratégiques actuels et futurs, près de deux cent fiches pays utiles à tout un chacun, mais avec le risque de ne pouvoir, faute d’espace, analyser plus en profondeur certaines thématiques.

Concis dans ses analyses et riche de ses ressources informatives, l’Année stratégique 2017 est un outil indispensable pour comprendre les enjeux internationaux. Bien que critiquable sur certains choix éditoriaux, il est recommandé à tous les publics, qu’il s’agisse d’étudiants, de journalistes, de décideurs ou de simples citoyens.


Recension réalisée le 7 octobre 2016

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Le déni climatique (Thomas Porchet, Henri Landes; Editions Max Milo; octobre 2015)

le-deni-climatiqueA la veille de la COP 22 qui se tiendra en novembre au Maroc, la lecture du livre qui fait ici l’objet d’une recension mérite toute notre attention. Dans un bref essai de 80 pages, Henri Landes (Maître de conférences à Sciences Po Paris et cofondateur de l’association CliMates) et Thomas Porchet (Professeur associé à Paris School of Business) livrent une analyse éclairante sur ce qu’ils appellent le déni climatique, qui est également le titre de l’ouvrage.

Leur constat est pour le moins tranché : nous sommes tous climato-sceptiques, en ce sens que nous refusons de changer nos modes de consommation et de production. Ils vont ainsi plus loin dans l’analyse qu’on lit souvent, consistant à distinguer deux camps, ceux niant la réalité du changement climatique et ceux la reconnaissant. En effet, parmi ceux qui sont conscients des dérèglements climatiques actuels, peu mettent en adéquation leur prise de conscience avec leur mode de vie. Cela se vérifie à tous les niveaux, du simple citoyen au dirigeant politique de premier plan.

Les auteurs déplorent surtout l’inertie des Etats qui, malgré la mise à disposition de connaissances scientifiques rigoureuses sur le dérèglement climatique, ne se pressent guère pour échanger et agir ensemble, seule solution véritablement viable. Ils ciblent leurs critiques sur les Etats-Unis (mais pas uniquement), coupables de placer leurs intérêts économiques au-dessus du « bien-être global » après avoir délégitimé les négociations internationales et mis à mal la gouvernance mondiale sur le climat avec l’après Kyoto. On peut cependant tempérer ce jugement suite à la ratification en septembre 2016 par les Etats-Unis et la Chine de l’accord de Paris ; certes, l’accord ne résoudra pas l’ensemble des problèmes mais la signature des Etats-Unis a une forte portée symbolique.

Ces avancées diplomatiques se heurtent toutefois à des choix économiques et stratégiques qui participent à l’aggravation de la situation. Les énergies polluantes dont il faudrait en théorie limiter l’utilisation en subventionnant les énergies renouvelables bénéficient en réalité d’aides financières colossales, estimées en 2014 à plus de 4740 milliards d’euros d’après les auteurs. Ce montant représente plus de vingt fois l’ensemble des investissements dans les énergies renouvelables. Un autre facteur limite l’essor des énergies renouvelables : la libéralisation du marché de l’énergie en Europe qui implique des conditions de concurrence extrêmement défavorables aux énergies renouvelables. Enfin, les auteurs soulignent les effets néfastes des traités de libre-échange, dont les dimensions environnementale et commerciale sont pensées séparément, ce qui met de côté les enjeux climatiques dans les négociations stratégiques.

Henri Landes et Thomas Porchet développent par la suite un argumentaire complet et solide sur les indicateurs de mesure des phénomènes économiques liés au climat qu’ils jugent inadaptés. Ils prennent ainsi pour exemple le PIB qui ne tient pas compte des différents types de pollution. Dans le même esprit, ils soulignent le problème des fixations des prix qui occultent les réalités de production et de consommation, citant par exemple l’utilisation des pesticides sur les légumes qui constituent un coût indirect en matière de santé. Pour compléter le tableau, ils rappellent que le mode de comptabilisation des émissions de CO2 ne prend en compte que celles émises sur le territoire, système pour le moins absurde et discutable d’un point de vue intellectuel, la pollution ne s’arrêtant pas aux frontières administratives ! De manière logique, les auteurs proposent de compléter la mesure des émissions de gaz à effet de serre par celle des émissions consommées. Il y aurait ainsi une quantification plus fine, qui permettrait de sensibiliser davantage les citoyens, la pollution ne se limitant pas seulement à la fabrication ou à la destruction, mais bien également à l’utilisation.

Pour sortir d’une « posture du déni » et aller vers une « posture du défi », les auteurs formulent dix « propositions de rupture » que l’on peut citer en partie tant elles semblent de bon sens et participer d’une démarche constructive à la lutte contre le dérèglement climatique : rappeler que la lutte contre le réchauffement climatique n’est pas l’ennemi de l’activité économique, agir pour obtenir un accord plutôt que d’attendre un accord pour agir, développer les énergies renouvelables qui sont moins coûteuses parfois que les autres énergies, promouvoir l’efficacité et la maîtrise de la consommation énergétique, donner un prix juste et équitable au carbone (en fonction de l’IDH et des émissions de CO² consommées), protéger la biodiversité et les écosystèmes (la valeur des services écosystémiques est de 33000 milliards de dollars par an à l’échelle mondiale soit près du double du PIB mondial), favoriser l’économie circulaire et enfin soumettre l’OMC et les traités de libre-échange aux objectifs du GIEC.

Pour compléter l’analyse, on aurait souhaité que les auteurs questionnent les moyens à disposition pour mettre en œuvre ces propositions, afin de sortir du conformisme qu’ils dénoncent et qui mène selon eux « au mieux à l’hypocrisie climatique et au pire au simple déni ». En effet, il nous semble qu’une majeure partie du constat fait par les auteurs est partagé aussi bien par les citoyens que les décideurs politiques, le problème étant de passer d’une prise de conscience à une action concertée. En plus du courage nécessaire à ces transformations économiques et sociétales en profondeur, quels leviers devrait-on actionner pour inverser la tendance ? C’est sur cette dimension que l’on reste un peu sur sa faim une fois l’ouvrage terminé.

Toujours est-il que le livre de Thomas Porcher et Henri Landes est une excellente mise en perspective des failles individuelles et collectives pour affronter réellement le défi du changement climatique. En confrontant le lecteur, les responsables politiques et économiques à leurs propres contradictions, les auteurs appellent à une prise de conscience réelle, qui n’a de sens que si elle est suivie d’actions concrètes. L’accord de Paris signé en décembre 2015 constitue une belle avancée, mais demeure insuffisant au regard des enjeux évoqués par les auteurs. Pour être à la hauteur du défi climatique, c’est à une véritable révolution conceptuelle qu’il faut s’atteler, où les fondamentaux de l’économie mondiale et de nos modes de vie doivent être repensés intégralement, avec pour fil rouge la préservation de la biodiversité.

Extrêmement pédagogue, sans être caricatural ou doctrinal, « Le déni climatique » est un livre qui doit interpeller aussi bien le citoyen que les décideurs politiques, qui plus est à la veille de l’élection présidentielle. Sa lecture est vivement recommandée.


Recension réalisée le 3 octobre 2016

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Islamistan, visages du radicalisme (Claude Guibal; Editions Stock; février 2016)

IslamistanIslamisme, islamisme politique, terrorisme islamiste, etc… Ce mot « islamisme » et ses dérivés sont repris en boucle dans le débat public depuis des mois, sans que les protagonistes ne questionnent les concepts qu’ils emploient. Le résultat est simple et malsain : des confusions sémantiques en tout genre qui conduisent à une caricature et à une stigmatisation d’une religion et de ses croyants. Ces derniers sont ainsi de plus en plus souvent réduits à un titre, « islamistes », sans que cela ne reflète leur mode de pensée.

C’est dans ce contexte que doit s’apprécier la lecture de l’essai « Islamistan, Visages du radicalisme » de Claude Guibal, journaliste à Radio France. Le titre peut surprendre dans un premier temps, car on craint une volonté de généraliser un monde musulman ô combien multiple, mais le sous-titre rassure et esquisse la fine analyse de l’auteur. Il est question des visages du radicalisme, en d’autres termes d’étudier le polymorphisme de l’islamisme, que ce soit au niveau géographique, sociétal, etc…

La force principale de l’ouvrage réside dans l’approche terrain revendiquée par l’auteur. Longtemps correspondante terrain (en particulier en Egypte), elle offre au lecteur des témoignages multiples, à même de nous aider à comprendre la complexité du concept d’islamisme. Elle fait ainsi appel à des témoins issus de différents pays, de différentes cultures, de différents milieux professionnels, leur donnant longuement la parole pour tenter d’expliquer l’évolution de la réalité de l’islamisme, dont le sens peut varier à chaque rencontre de l’auteur.

Le livre s’articule autour d’une dizaine de chapitres thématiques, permettant au lecteur d’entrevoir les réalités de l’islamisme en Egypte principalement, mais aussi en Arabie saoudite, en Syrie, en Iran, etc… Le cas égyptien est le plus longuement et le mieux traité de l’ouvrage. L’auteur constate page 11 qu’il n’a fallu qu’une « poignée d’années à peine pour que, en Egypte, le voile ne devienne la norme chez les musulmanes, et le niqab, presque une banalité. (…) Pas un milieu qui n’ait été épargné ». Ce phénomène s’explique en partie d’après l’auteur par une « réislamisation du pays entamée dans les années 1970, entretenue par les travailleurs partis pour le Golfe et revenus, au début des années 1990, avec la guerre du Golfe, pétris des normes wahhabites en vigueur en Arabie saoudite et dans les Emirats ».

L’auteur déplore que l’islamisme soit devenu un mot fourre-tout, dont la puissance d’évocation écrase tout (page 16) et qui n’est pas forcément utilisé par les musulmans. Claude Guibal donne ainsi la parole à un Egyptien pour qui personne ne se définit comme islamiste. Certes, ce n’est qu’un témoignage mais il montre que la perception même de l’islamisme est tout sauf unique.

Dans sa présentation de la situation en Egypte, l’auteur livre une analyse de grande qualité sur le rôle et la perte de puissance des Frères musulmans (elle parle même de crépuscule dans le chapitre 3), bien qu’ils aient essayé d’adopter différentes stratégies afin de ne plus susciter la crainte au sein de la population en changeant leur image. Le portrait fait de Mohamed Morsi al-Ayat, surnommé « la roue de secours », avant son accession au pouvoir, éclaire sous un jour très intéressant le destin de cet homme et explique en partie les raisons de son échec. Sa rencontre avec Gamal al-Banna, frère d’Hassan al-Banna fondateur des Frères musulmans, rappelle les dissensions internes chez les Frères musulmans, Gamal al-Banna étant très critique sur la dérive autoritaire et la gouvernance aveugle incarnées par Mohamed Morsi, dont le slogan était : «L’islam est la solution, le Coran est notre constitution ».

Les portraits se suivent et se complètent de leurs différences pour aboutir à une volonté partagée par de nombreux interlocuteurs de repenser l’islam aujourd’hui figé. Cela ne peut se faire facilement, le renouveau religieux passant parfois pour une réislamisation à grands pas, provoquant une réaction de rejet. Au travers des portraits proposés par l’auteur, on remarque un même phénomène : il y a deux réalités, le visible et l’invisible. Ainsi, en Arabie saoudite à  Jeddah se trouve l’université de Dar al-Hekma réservée aux femmes. Ces dernières bénéficient d’une éducation supérieure de bon niveau, mais doivent toujours se couvrir devant un homme (mais est-ce contradictoire pour elles ?). Un des témoins, Nauf (chapitre 6), conduit mais a passé le permis à l’étranger. Il y a donc des débuts de libertés supplémentaires, mais cela se fait toujours par petites étapes, en intégrant les règles religieuses dans des proportions plus ou moins importantes, le tout étant de ne pas se faire arrêter par les muttawas, la police religieuse.

Comme le rappelle l’auteur à juste titre page 86, les Saoud ont laissé le contrôle de la société aux religieux, en échange d’une forme d’adoubement, un « sceau de légitimité divine », tandis qu’eux gardaient la main sur le reste, l’argent, la guerre et la politique étrangère. Les passages sur l’Arabie saoudite nous poussent à voir ce royaume comme un pays de contrastes, à la fois rétrograde sur de nombreux aspects, mais capable en même temps de nommer une femme (présentée dans l’ouvrage), chef de clinique.

L’un des chapitres les plus intéressants porte sur l’islam 2.0 avec une étude précise et documentée du site IslamOnline, qui était diffusé en arabe et en anglais, attirant plus de trois millions de visiteurs par mois. L’objectif de ce site, dont le projet est né au Qatar, était de remettre l’islam au centre de tout. Son succès s’est brutalement arrêté peu de temps avant les Printemps arabes, lorsque les investisseurs qataris ont décidé de la fermeture du site, jugeant ce dernier trop moderniste. Encore un exemple des tiraillements qui secouent l’islam entre ceux qui souhaitent le figer et ceux qui souhaitent l’adapter au monde actuel.

Au terme de cet ouvrage, force est de constater que l’auteur a réussi son pari. Loin de vouloir donner des leçons et imposer une définition de l’islamisme (une seule définition globalisante ferait-elle sens d’ailleurs ?), Claude Guibal incite le lecteur à penser d’une autre manière le radicalisme islamique, qui doit être considéré comme multiple pour éviter approximations et contrevérités. Son choix éditorial, basé sur des portraits et des mises en contexte, est excellent et devrait être vivement conseillé aux chercheurs qui travaillent sur ce thème et sur le Moyen-Orient en général. Très bien écrit, accessible à tous sans tomber dans le simplisme, « Islamistan, visages du radicalisme » est à conseiller aussi bien à des étudiants qui s’intéressent à l’islam, au Moyen-Orient, qu’aux citoyens soucieux d’avoir des éléments de réflexion pour participer au débat public.

Souhaitons que dans une réédition, l’auteur puisse ajouter un chapitre sur la perception de l’islamisme dans d’autres aires géographiques que le Moyen-Orient, en Asie par exemple, où l’islam occupe dans certains états une place importante.


Recension réalisée le 6 août 2016

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Goodbye Europe (Sylvie Goulard; Café Voltaire Editions Flammarion; mai 2016)

Goodbye_europeAlors que le Royaume-Uni vient de décider par référendum de sortir de l’Union européenne (le fameux Brexit), provoquant au passage la démission du Premier Ministre David Cameron et plongeant l’Union européenne dans son ensemble dans l’incertitude, la lecture de l’ouvrage qui fait ici l’objet d’une recension arrive à point nommé. Sylvie Goulard, députée européenne qui a travaillé en autres auprès de Romano Prodi lorsqu’il était président de la Commission européenne, signe un essai de grande qualité intitulé « Goodbye Europe ».

Contrairement à ce que le titre pourrait suggérer, il s’agit d’un plaidoyer pour l’Europe, où l’auteur s’emploie à en montrer ses contradictions, ses forces et ses faiblesses et ce qu’il faudrait pour qu’elle suscite de nouveau de l’intérêt chez les peuples européens. Sylvie Goulard part du cas britannique pour livrer son analyse qui ne prétend pas à l’exhaustivité mais qui a le grand mérite de mettre en évidence les responsabilités de chacun.

Articulé en trois chapitres thématiques (L’Union européenne dans le miroir britannique / Quelle que soit la décision des Britanniques / Refaire l’Europe), « Goodbye Europe » commence par questionner le lecteur en lui demandant : « Allons-nous confier aux seuls Britanniques le soin de décider, par défaut, du destin de l’Union européenne ? » (p11). La question est d’autant plus légitime que peu de commentateurs ont relevé cette incongruité : un membre de l’Union européenne peut, par sa seule volonté de la quitter, influencer dans une ampleur démesurée le devenir de cette structure politique. Mais l’auteur rappelle à juste titre page 14 que « le drame, ce n’est pas la force du Royaume-Uni, c’est la faiblesse de ses partenaires ».

Sylvie Goulard évite le piège trop fréquent de désigner un coupable isolé et cherche au contraire à montrer les réactions en chaîne qui ont abouti aux responsables des échecs. Elle rappelle que dès 1950, la Grande-Bretagne a éprouvé une certaine répugnance à participer à la construction européenne, mais que dans le même temps, la France, qui est présentée comme un des piliers de l’Europe n’a pas de constance dans son engagement européen. Cette réalité a poussé l’Allemagne à voir la Grande-Bretagne comme un bouclier face à une France trop dirigiste et trop protectionniste.

Par ailleurs, l’auteur déplore le mépris du droit et des institutions de la part de la Grande-Bretagne, dont le dirigeant encore en place a refusé de participer à un débat public dans l’hémicycle du Parlement européen, ce qui aurait été un acte démocratique fort et un moyen de relever le niveau du débat. Force est de constater qu’une solution était possible pour éviter ce qui se passe aujourd’hui, sans que celle-ci soit la panacée. La députée Sylvie Goulard propose ainsi de réviser les traités et de créer un statut de membre associé déchargé de certaines obligations avec évidemment des droits réduits. Ce projet d’une Europe multiple, très différenciée, peut être critiqué mais il avait le mérite d’éviter le fiasco actuel, dont David Cameron est en grande partie responsable. Rappelons que ce dernier a souvent présenté à ses électeurs des dérogations pour le Royaume-Uni comme une discrimination à leur détriment, participant ainsi à un euroscepticisme peu rationnel croissant, et qu’il est celui qui a promu l’idée du référendum, s’enfermant dans son propre piège.

L’auteur a fait le choix de partir du cas spécifique britannique pour aboutir à une réflexion plus large sur le devenir de l’Union européenne, et l’argumentaire est solide et peu sujet à critiques. Sylvie Goulard souligne que la question de l’avenir de l’UE reste entière, peu importe le résultat du référendum. Ce qu’il faut, c’est voir ce que l’on veut préserver, c’est-à-dire le système social européen, c’est prendre conscience de ses forces, en l’occurrence l’avance des Etats européens dans leur capacité à mettre en place une véritable gouvernance transfrontalière, et œuvrer à plus de coordination. L’auteur cite l’exemple de la France et de l’Allemagne qui chacune a fait voter une loi sur la stratégie numérique, sans se concerter, sans chercher à proposer une loi d’envergure européenne.

On reproche souvent à l’Union européenne de supprimer la souveraineté de ses membres, des différents peuples, prenant l’exemple de la Suisse qui aurait tous les avantages mais pas les contraintes du système, et dont le Royaume-Uni serait tenté de s’inspirer dans sa nouvelle relation avec l’Union européenne. Or, d’après l’auteur, il faut insister sur les illusions souverainistes que constituent des cas comme celui de la Suisse. Quitte à provoquer, Sylvie Goulard n’hésite pas à affirmer page 77 : « l’Union européenne, au contraire, nous restitue de la souveraineté ». Elle justifie son point de vue par la capacité qu’offre l’Union européenne à ses membres de faire partie d’un bloc puissant, capable de négocier avec de grandes puissances internationales. A titre d’exemple, elle rappelle que le gouverneur de la Banque de France est invité par Mario Draghi, Président de la BCE, alors qu’il y aurait peu de chances qu’il le soit au niveau international si la France suivait le chemin du Royaume-Uni. Autre exemple : les conflits juridiques avec des puissances comme les Etats-Unis, où les pays ne peuvent réellement peser sur les négociations et donc défendre leurs intérêts que par l’intermédiaire des instances européennes.

Dans une dernière partie, l’auteur vise à proposer quelques pistes pour rebâtir l’Union européenne, afin qu’elle réponde mieux aux attentes des peuples qui s’en éloignent toujours plus. Elle affirme que le sursaut ne viendra pas du niveau européen, en raison de la faiblesse des institutions, trop souvent discréditées par les dirigeants nationaux (la France étant une spécialiste dans le domaine). Concernant la France, elle explique de manière originale cette tactique par le mode de fonctionnement de nos institutions : alors qu’en Allemagne et en Italie, le chef du gouvernement assure le service après-vente des différents Conseils européens, la France conserve une forte distance à l’égard de l’Union européenne, où il n’y a pas de débat animé par le Président ou le Premier ministre, les quelques interventions étant réservées au Secrétaire d’Etat aux affaires européennes dont l’action est souvent méconnue et peu médiatisée. Cette distance est amplifiée d’après l’auteur par le peu de place accordée aux programmes européens par les médias français, ne permettant pas ainsi de créer une véritable culture européenne, voire à terme un début de conscience européenne.

En conclusion, Sylvie Goulard veut éviter une Union européenne au rabais, relancer cette dernière et ce peu importe la décision du Royaume-Uni qui peut, par un concours de circonstances, favoriser une véritable redéfinition de la stratégie de l’Union européenne. Comme le rappelle à juste titre l’auteur : « le problème de l’Union européenne n’est pas tant ce qu’elle est que ce qu’elle n’est toujours pas » (p.129).

« Goodbye Europe » est un excellent essai qui mérite d’être lu et relu, encore plus après le résultat du référendum britannique. Ce n’est pas un énième ouvrage sur le projet européen, mais bien une réflexion originale et solide sur les forces et faiblesses de la structure Union européenne qui peut éviter le chaos qui s’annonce, à condition de prendre en compte les aspirations des peuples et de leur proposer un véritable projet européen. On reste toutefois sur sa faim concernant les solutions proposées qui auraient mérité davantage de précisions et d’évaluations de faisabilité.


Recension réalisée le 24 juin 2016

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La France russe (Nicolas Hénin; Editions Fayard; mai 2016)

La_France_russe_HENINLa Russie est un acteur géopolitique majeur qui revient sur le devant de la scène internationale suite à son conflit avec l’Ukraine et son intervention dans le conflit syrien. Les traitements médiatiques de son actualité, de sa stratégie diplomatique, suscitent de vifs débats en France, entre ceux accusés de ne prendre en considération que les opinions des opposants à Vladimir Poutine et ceux à l’inverse présentés comme des défenseurs acharnés du Kremlin, occultant les aspects négatifs du pouvoir russe. Cette absence de modération conduit à une réflexion biaisée sur la Russie et à une impasse, chaque camp se proclamant détenteur de la vérité et accusant l’autre d’être instrumentalisé par des acteurs russes. Cela s’est vérifié lors du conflit ukrainien où chaque information était discutée, remise en cause, discréditée, tant et si bien qu’il était parfois impossible d’obtenir des données de base fiables pour produire une analyse raisonnée. Cela doit nous interroger quant à notre rapport avec la Russie et comment cette dernière mène à notre encontre une politique d’influence de grande envergure.

C’est dans ce contexte que nous présentons le dernier ouvrage de Nicolas Hénin, « La France russe ». L’auteur est connu du grand public pour avoir été otage en Syrie de juin 2013 à avril 2014 et pour avoir écrit l’excellent essai « Jihad Academy » (éditions Fayard, 2015). Ce grand reporter et journaliste d’investigation livre ici une enquête fouillée sur la stratégie russe en France en matière de politique d’influence et cherche à démontrer en quoi cette dernière est différente des autres politiques de puissances comme celles des Etats-Unis ou de la Chine.

Le livre se compose de onze chapitres thématiques permettant d’avoir une vue d’ensemble de la stratégie d’influence russe en France : diplomatie, religion, médias, etc…  Dans une première partie, Nicolas Hénin commence par rappeler la spécificité du cas russe puisque la Russie exerce un soft power alors que son modèle n’est pas vraiment attractif (cf situation de l’économie, respect des droits de l’homme, etc…). L’auteur évoque à bon escient le concept de « maskirovka », technique qui couvre à la fois les opérations psychologiques et la notion de « déception » (envoi d’un message informant l’ennemi que l’on a une intention, alors que l’on souhaite en réalité agir d’une autre façon). La Russie cherche à proposer un discours multiforme pour draguer un public large et vend l’idée qu’elle peut constituer un modèle alternatif.

Cette stratégie s’incarne à travers un homme, Vladimir Poutine, qui se présente « comme l’homme qui redresse la Russie après une grosse décennie de décadence » (p.25). Nicolas Hénin questionne le concept de « poutinisme » et livre une analyse précise et subtile du dirigeant russe qui a l’art de concilier la nostalgie d’un glorieux passé avec la nécessité d’une politique stratégique pragmatique. Cela peut s’observer lorsque l’auteur cite Vladimir Poutine : « celui qui ne regrette pas la dissolution de l’Union soviétique n’a pas de cœur. Celui qui veut ressusciter l’Union soviétique n’a pas de cerveau » (p.38).

Nicolas Hénin présente ensuite la liste des structures en France, plus ou moins visibles, plus ou moins puissantes, qui œuvrent au renforcement de l’influence de la Russie en France : associations, clubs et think tanks ont ainsi été créés par des étrangers ou des Français avec le soutien d’intermédiaires russes afin accroître la visibilité de la parole russe sur le territoire national. Citons de manière non-exhaustive l’Institut de la démocratie et de la coopération (IDC fondé en 2008), la fondation Monde russe (qui subventionne entre autres des cours de langue), le Centre de Russie pour la science et la culture (CRSC), le Conseil de coordination du Forum des Russes de France (CCFRF) et enfin l’association Dialogue franco-russe, co-présidée par le député Thierry Mariani, et présentée par l’auteur comme la « vitrine la plus efficace » de la politique d’influence russe. L’auteur ne se contente pas de lister ces relais d’influence, il décrit avec minutie leurs modes de fonctionnement, leurs réussites et leurs limites.

Il poursuit son enquête en abordant le rapport des hommes politiques français avec Vladimir Poutine, constatant qu’une bonne partie de la droite française est sous le charme du dirigeant russe, mais aussi l’extrême droite avec Jean-Marie Le Pen (chapitre 5) et l’extrême gauche avec Jean-Luc Mélenchon. En d’autres termes, le message politique et sociétal porté par Vladimir Poutine est suffisamment « souple » pour s’adapter aux différentes sensibilités politiques. L’auteur livre une anecdote intéressante et amusante sur celui qu’il présente comme le « converti le plus spectaculaire » (p.109) : Nicolas Sarkozy. D’abord très atlantiste et souhaitant montrer sa puissance diplomatique à son homologue russe, l’ex président français va radicalement changer de point de vue suite à une entrevue avec Vladimir Poutine lors du sommet du G8 de Heiligendamm en 2007. Ce dernier va faire comprendre d’après l’auteur en des termes peu diplomatiques que Nicolas Sarkozy va devoir cesser ses provocations verbales et rentrer dans le rang, c’est-à-dire à ne pas s’opposer aux positions russes.

Le président russe renforce sa stratégie en France avec la présence de nombreux agents des services secrets (la moitié des diplomates russes en poste en France en feraient partie), la France étant considérée par la Russie comme un terrain facile à pénétrer pour ses agents, d’après une note sur les activités des renseignements russes qu’a pu consulter l’auteur.

La guerre d’influence menée par la Russie se matérialise également par la création d’un lobby aux multiples dimensions dont l’objectif est de diviser les opinions, et de manière plus grave de proposer un discours alternatif qui abolit la différence entre le vrai et le faux. Pour mener à bien cette politique, la Russie s’appuie sur les médias russes ou des médias français pro-russes, sur des hackers dans une démarche de stratégie numérique offensive (cf le virus Snake qui a infecté les ordinateurs ukrainiens) mais également sur l’Eglise russe qui est un très puissant outil d’influence, renforçant par un argumentaire religieux les positions diplomatiques du Kremlin auprès du public français, comme en témoigne la rhétorique sur la protection des Chrétiens d’Orient.

Face à ce constat pour le moins inquiétant, l’auteur conclut pourtant son analyse de manière assez mesurée, notant que bien que « la Russie se joue de la France », les réseaux russes ont cependant leurs limites. Les enquêtes dénonçant le lobby russe sont nombreuses et mettent en évidence le jeu de la Russie, ce qui lui nuit mécaniquement. Nicolas Hénin n’est toutefois pas très optimiste pour l’avenir puisqu’il indique, page 318, que « l’influence russe, de fait, ne vise pas une « rentabilité immédiate » ». Il s’agit donc d’un combat et d’une vigilance à opérer sur le long terme pour y faire face efficacement.

 A travers ce livre, Nicolas Hénin propose une enquête passionnante sur la guerre d’influence russe en France. Son talent d’écrivain et sa capacité à rendre son ouvrage accessible à tous sont indéniables. Il évite intelligemment de tomber dans le piège d’une analyse engagée, stéréotypée, caricaturale, prenant le parti au contraire d’être mesuré à chaque instant et de baser systématiquement son analyse sur des faits. Les chapitres sont d’un niveau équivalent, même si les chapitres 7 et 8 (sur l’influence du religieux et des mafieux) nous semblent par moments un peu déconnectés du sujet, à savoir la matérialisation de l’influence russe sur le territoire français.

« La France russe » a de grandes chances de connaître un fort succès, bien mérité, auprès d’un public très large. Ce livre est vivement recommandé, car il participe, de manière plus proche qu’on ne l’imagine avant sa lecture, à notre formation de citoyen en nous donnant les clés pour ne pas subir la stratégie d’influence d’une puissance étrangère. C’est un pari intellectuel et éditorial risqué qu’a pris Nicolas Hénin avec ce projet littéraire, mais c’est un pari largement remporté !


Recension réalisée le 28 mai 2016

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#FranceAllemagne, relancer le moteur de l’Europe (Philippe Gustin, Stephan Martens; Editions Lemieux éditeur; décembre 2015)

Franceallemagne_LemieuxLe contexte géopolitique européen est marqué par une crise polymorphe (économique, sociétale, etc…) qui fragilise par certains aspects l’Union européenne dans ses fondements mêmes. L’un des derniers remparts à son délitement pressenti évoqué par de nombreux observateurs est le fameux « couple » franco-allemand, présenté comme le moteur de la construction européenne et le seul élément à même de résoudre les crises graves et complexes. Or, son efficacité est liée à sa force, en d’autres termes à l’action coordonnée et puissante des deux autorités : des désaccords entre dirigeants et la machine se grippe, créant de la confusion, de la peur et de l’instabilité.

Aujourd’hui, le « couple » franco-allemand pâtit entre autres de divergences économiques et d’un décrochage de la France vis-à-vis de son partenaire, ce qui fragilise le bloc et doit nous inviter à réinventer cette association pour le moins singulière, eu égard au passé historique des deux puissances.

C’est dans ce contexte que s’apprécie la lecture du livre « #FranceAllemagne, relancer le moteur de l’Europe » de Philippe Gustin et Stephan Martens. Le premier est préfet, ancien ambassadeur de France en Roumanie, le second est professeur de civilisation allemande à l’Université de Cergy Pontoise. L’ouvrage bénéficie d’une préface de qualité, rédigée par Bruno Le Maire, qui a été entre autres secrétaire d’Etat aux Affaires européennes. Ce dernier précise bien sa conviction à travers ce livre : « La relation franco-allemande doit redevenir le laboratoire de ce compromis et redonner le ton à la politique européenne, sans pour autant dicter ses choix » (p.9).

Ce court essai (cent pages) se décompose en trois grandes parties thématiques : la présentation des « fractures » au sein du « couple », un argumentaire pour montrer que ces deux puissances demeurent intimement liées malgré tout et enfin huit mesures pour relancer ledit « couple ».

Les auteurs constatent dans un premier temps une détérioration des relations depuis deux décennies avec un pic récemment atteint par certains politiques. Citons par exemple le leader de gauche Jean-Luc Mélenchon et son livre « Le poison allemand » (2015) qui participe à un climat de germanophobie croissant, allant à rebours d’une opinion publique qui a, à une écrasante majorité, une bonne image de l’Allemagne.

Les auteurs énumèrent avec précision et pédagogie les ambiguïtés qui participent à la fragilisation du moteur franco-allemand. Rappelant la sémantique différente des deux côtés, la France parlant de couple alors que l’Allemagne parle de tandem, ils expliquent que la relation franco-allemande était une donnée imposée avant l’unification de l’Allemagne, tandis que désormais elle repose sur une démarche volontaire, impliquant davantage de courage chez ses dirigeants pour aller de l’avant et renforcer l’ensemble.

L’exercice est d’autant plus compliqué que les deux protagonistes n’ont pas la même vision de leur place dans l’Europe. Les auteurs citent (p.20) Zbigniew Brzezinski qui dans son livre « Le grand échiquier. L’Amérique et le reste du monde » (1997) pense qu’ « à travers la construction européenne, la France vise la réincarnation, l’Allemagne la rédemption ». Gustin et Martens vont même jusqu’à affirmer, peut-être de manière exagérée, que le couple franco-allemand est plus une image qu’une réalité concrète, en raison de méfiances et de malentendus.

Ainsi, le « non » français au référendum du 29 mai 2005 a constitué une véritable rupture, l’Allemagne ne comprenant pas les choix de son partenaire. Mais cette dernière n’est pas non plus exempt de reproches (les auteurs ont en effet le mérite de ne pas prendre parti pour tel ou tel pays), car elle défend avant tout ses intérêts nationaux tout en proposant un « européanisme de circonstance ».

Face à ce constat pour le moins négatif et pessimiste, les auteurs tiennent à rappeler que ces difficultés peuvent être surmontées grâce à des capacités structurelles puissantes. Ainsi, la France et l’Allemagne sont capables de dépasser les antagonismes et leur coopération peut fonctionner, malgré des divergences de fond, comme l’ont démontré plusieurs décennies d’action. De plus, le « couple » franco-allemand représente 55% du PIB de l’Union européenne et 30% de sa population, ce qui lui confère un poids économique et démographique unique dans l’espace européen, et surtout une forte responsabilité à l’égard des membres de l’Union européenne. Il n’y a pas d’autre alliance politique pour prendre le relais d’ailleurs, ce qui met le couple sous pression, car il est condamné à réussir, même partiellement. Les tentatives d’alliances de revers (France, Royaume-Uni par exemple) n’apportent pas de plus-value stratégique.

Pour renforcer le couple franco-allemand, Gustin et Martens proposent huit mesures qui, à leur lecture, font sens et l’on peut se demander pourquoi elles n’ont pas été mises en place plus tôt, si ce n’est à cause de freins politiques difficilement justifiables au regard de l’Histoire. Il est ainsi question de renforcer l’OFAJ, de mieux coordonner les échanges éducatifs et linguistiques dans les deux pays, d’œuvrer à une convergence fiscale pour l’impôt sur les sociétés et de créer dans chaque pays un ministère en charge de la coopération franco-allemande. De plus, de manière originale, Gustin et Martens avancent comme autres pistes le soutien de la France à la possibilité pour l’Allemagne d’avoir un siège permanent au Conseil de Sécurité des Nations Unies et surtout la nécessité de ne pas exagérer la notion de « couple » qui, au final, exerce une trop forte pression sur les protagonistes pour agir avec une latitude suffisante.

Gustin et Martens concluent sur l’idée que la France et l’Allemagne ne doivent pas diriger mais faciliter les relations entre Etats européens. Ils ajoutent très justement que leurs différents relèvent davantage d’un problème intellectuel que réellement géopolitique. Ils complètent leur analyse par une bibliographie commentée, dont l’apport sera grandement apprécié pour toute personne souhaitant aller plus loin dans la compréhension de ce couple si particulier.

Très bien écrit, accessible à tous, « #FranceAllemagne, relancer le moteur de l’Europe » est un livre fortement conseillé. Rigoureux dans leur analyse, les auteurs évitent les poncifs sur le fameux « couple » franco-allemand et proposent un argumentaire de qualité avec des propositions concrètes. Certaines peuvent sembler à première vue très difficiles à mettre en place, voire utopistes, mais leur mise en application sera liée au courage politique des dirigeants français et allemand. La France et l’Allemagne ont tout intérêt à se rapprocher davantage et à renforcer leur coopération ; il en va de leur place en Europe, dans le monde.


Recension réalisée le 22 mai 2016

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Le monde au défi (Hubert Védrine; Editions Fayard; mars 2016)

Le_monde_au_défi_VEDRINEParmi le brouhaha des experts en géopolitique, quelques voix se distinguent dans le paysage intellectuel français pour apporter de la hauteur et des analyses originales. Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères, en fait assurément partie et dévoile avec son dernier livre, « Le monde au défi », un nouvel élément à sa réflexion singulière sur l’état du monde.

Dans un essai d’une centaine de pages articulé autour de quatre chapitres thématiques, Hubert Védrine parvient brillamment à dresser un panorama des enjeux stratégiques mondiaux de manière concise mais non caricaturale tout en dénonçant quelques idées préconçues et en essayant de proposer une stratégie, à même de sortir par le haut notre monde décidément très chaotique.

Il commence par déconstruire le concept de « communauté internationale », expliquant de manière très directe qu’elle n’existe pas encore, allant à rebours des incantations politico-médiatiques qui utilisent ce concept sans s’interroger sur sa réalité concrète. Que ce soit en matière culturelle, économique, politique ou stratégique, il n’y a au mieux que des bribes de communauté internationale, mais rien de suffisamment solide et puissant pour accréditer cette idée.

L’auteur insiste sur la situation des Occidentaux qui semblent être désemparés devant un monde qui n’est pas ce qu’il devrait être selon leurs modes de pensée non universalistes. Il poursuit sur les causes de l’échec d’une communauté internationale en revenant entre autres sur la construction européenne avec une analyse forte, que peu de dirigeants osent dire : à savoir qu’elle s’est faite en niant les nations, les identités des peuples, l’idée même d’une puissance européenne (p.31). Son jugement peut paraître trop tranchant, car il néglige l’approche transnationale pourtant indispensable à une Union européenne autre qu’une simple association d’Etats mais la situation actuelle de cet ensemble tend à lui donner raison, avec la résurgence de divers nationalismes.

En listant tous les freins actuels à la mise en place d’une communauté internationale, Hubert Védrine en vient à souhaiter un choc créateur pour relancer un processus jamais vraiment abouti, jamais totalement soutenu, et qui ne répond d’ailleurs pas aux (trop nombreuses) attentes des populations. L’auteur, fidèle à son approche réaliste des relations internationales, constate que « nous allons devoir vivre durablement dans un système mondial chaotique, en permanence instable » (p.76). Pour résister à ce système négatif, il propose quelques solutions dont pour l’Union européenne un scénario en trois étapes : une pause, une mise à plat et un renforcement limité. Tout en adhérant à cette idée pleine de bon sens, on peut objecter que l’auteur sous-estime la faiblesse des dirigeants politiques, qui n’agissent qu’à court terme et dont le courage politique est trop souvent aux abonnés absents.

Face cette apparente aporie de solutions, Hubert Védrine défend une idée novatrice : favoriser un processus d’écologisation, c’est-à-dire passer « de la géopolitique à la géo-écologie » pour aboutir à terme à une véritable communauté internationale. En effet, l’auteur fait le constat (terrible) que seule la nécessité, vitale à proprement parler de garder la terre habitable pourra créer une convergence de points de vue. Mais cela ne se fera pas facilement et ce pour plusieurs raisons. Le risque écologique n’est pas apprécié de la même façon par tous, il est trop souvent résumé au changement climatique, négligeant la biodiversité qui est pourtant l’un sinon l’enjeu majeur de ce début de siècle. Au passage, l’auteur critique sévèrement le parti écologiste français, dont le dogmatisme a desservi les causes qu’il était censé défendre, rendant difficile l’acceptation par tous de changements sociétaux pourtant nécessaires. Il identifie au final trois résistances à cette révolution humaine : une idéologique liée à l’idée de progrès qui a structuré nos modèles de société depuis deux siècles, une pratique liée à un impératif de croissance (il est en effet difficile dans un contexte de crise de demander à des personnes de renoncer à ce modèle économique) et enfin une de précaution liée à la protection de l’emploi.

Hubert Védrine insiste fortement quant à la nécessité d’agir sur le long terme, évoquant un processus de plusieurs décennies qui ne réussira qu’avec une gestion consensuelle d’un processus systématique d’écologisation (p.104). De manière judicieuse, il propose même la création d’un nouvel indicateur de richesse, le PIB-E (comme écologique), qui permettrait de mieux apprécier les politiques des Etats et surtout d’inciter ces derniers à mettre au cœur de leurs stratégies l’approche écologiste. A terme, en cas de succès, nous pourrions avoir une « communauté écologique internationale » (p.112).

Très bien écrit, accessible à tous et stimulant d’un point de vue intellectuel, « Le monde au défi » détonne dans un paysage médiatique et intellectuel aseptisé, miné par une aporie de propositions, de stratégies. Le dernier livre d’Hubert Védrine démontre qu’en peu de pages, on peut proposer une analyse de qualité qui met des mots sur des difficultés trop souvent occultés tout en proposant des voies de sortie possibles. Sa lecture est à conseiller à tous, et en particulier à nos dirigeants politiques qui ont en effet un grand besoin de visions prospectives.


Recension réalisée le 6 mai 2016

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Extension du domaine de la guerre (Pierre Servent; Editions Robert Laffont; janvier 2016)

Extension_du_domaine_de_la_guerre_SERVENTDe plus en plus de livres essaient de proposer des analyses géopolitiques prospectivistes pour remettre de l’ordre dans un monde qu’il est de plus en plus difficile à comprendre dans sa globalité. L’ouvrage qui fait ici l’objet d’une recension n’y fait pas exception et offre en plus une synthèse globalisante des faits géopolitiques marquants de ces dernières années. Intitulé « Extension du domaine de la guerre », ce livre focalise l’étude sur la dimension conflictuelle des relations internationales dans sa spécificité guerrière, laissant de côté les aspects économiques et sociétaux, ce qui nous semble empêcher toute analyse fine globalisante. L’auteur, Pierre Servent, est connu du grand public pour ses nombreuses participations à des émissions de débat (C dans l’air sur France 5 principalement) ; il a également derrière lui une carrière de militaire qui lui permet d’apporter son expertise sur les questions militaires stratégiques.

Le livre est organisé en trois grandes parties que l’on peut résumer schématiquement de la sorte : la première traite du « monde d’hier » et revient sur la première décennie du XXIème siècle en insistant sur les surprises stratégiques qui ont remis en cause les analyses prospectivistes de la fin des années 90. Dans un second temps, Pierre Servent traite du « monde d’aujourd’hui », mais en se focalisant sur les fondamentalismes qui selon lui, constituent la grille de lecture la plus pertinente des événements géopolitiques actuels (ce dont nous doutons en partie) pour enfin dans une dernière partie proposer une réflexion sur ce que sera le « monde de demain » en présentant également des pistes pour éviter une aggravation des conflictualités que nous connaissons actuellement.

Chaque partie est décomposée en une série de chapitres aux titres à la formulation pour le moins particulière : citons par exemple « Vladimir imperator », « Quand la Chine débordera », « Extension du domaine de la bigoterie », etc… Ces formulations sont caractéristiques du style de l’auteur qui a un avantage et un inconvénient : il permet une accessibilité au plus grand nombre, utilisant un vocabulaire simple (de temps en temps simpliste) et parfois très familier (« des branleurs pathologiques »), mais dans un même temps, son style nuit à l’argumentation qui devient parfois dépourvue de nuances. Certes, l’auteur apporte des précisions ici et là qui pondèrent son jugement, mais le style dans sa globalité divisera clairement le lectorat entre ceux qui en feront fi et ceux qui auront du mal à passer outre pour porter un regard critique sur le contenu. Il nous semble que l’auteur adopte le même style à l’écrit qu’à l’oral lors de ses interventions médiatiques, ce qui n’est pas forcément un choix pertinent lorsqu’on prétend apporter des clés de lecture argumentées à la géopolitique du monde.

Autre reproche structurel que nous pouvons formuler : le manque de hiérarchie des chapitres et la sélection trop limitée de l’auteur sur les événements géopolitiques qui peut donner l’impression qu’à part le Moyen-Orient, une partie de l’Afrique et la Russie, il ne se passe pas grand-chose dans le reste du monde qui mérite d’être analysé ! Ainsi, dans la première partie, l’auteur met sur un même plan le Krach de 2008, Daesh et Vladimir Poutine : un plan plus rigoureux aurait clairement permis de mettre en valeur le récit de l’auteur.

Ce dernier réussit son exercice dans la première partie, où son récit (sélectif) des événements géopolitiques de ces dernières années est pertinent, clair et permet au lecteur qui aurait oublié certaines chronologies, certains enchaînements, de se les remémorer. C’est dans la seconde partie que l’auteur se démarque du reste des publications actuelles en se focalisant les différents fondamentalismes qui se développent. Il évoque ainsi dans un premier temps « le retour des messianistes » avec les portraits d’al-Baghdadi (le « fou de Dieu »), de Georges W Bush (le « born gain »), de Vladimir Poutine (le « tsar ») et enfin de Recep Tayyip Erdogan (le « sultan ». On peut être interpellé par ce rassemblement de personnalités aussi diverses dans une même catégorie mais Pierre Servent parvient à expliquer sa logique en détaillant les spécificités de chacun. L’analyse a le mérite d’exister, à défaut de susciter une adhésion collective, l’auteur étant à la limite parfois de la caricature, en particulier concernant Vladimir Poutine, où il reprend de nombreux poncifs à son encontre sans véritablement prendre de la hauteur.

Les chapitres suivants suivent une logique thématique même s’ils se reportent quasiment tous sur la question syrienne et Daesh. Ils se mélangent avec des chapitres thématiques de qualité, dont « L’esthétique du diable », où l’auteur décrit bien la stratégie de communication de Daesh. Dommage que le chapitre sur « la panne américaine » n’ait pas eu droit à un développement plus important car l’analyse était intéressante et aurait permis au lecteur de comprendre en profondeur la part de responsabilité des Etats-Unis dans le chaos que connaît le Moyen-Orient aujourd’hui.

La dernière partie, la plus attendue pour ceux aux faits des enjeux géopolitiques précédemment cités, est assez déroutante dans son approche. L’auteur évoque ainsi en premier « la grenade à fragmentation algérienne », mettant en garde contre la fragilité de l’Etat algérien et le risque de déstabilisation qu’il crée. Sans nier les difficultés de ce pays, on peut douter qu’il s’agisse de l’enjeu géopolitique majeur numéro 1 à évoquer dans ce genre d’analyse. Pierre Servent analyse ensuite les perspectives de la Chine et la menace que représente cette dernière pour l’équilibre régional voire mondial. Dommage qu’il n’ait pas traité dans les deux premières parties les événements géopolitiques dans lesquels la Chine a été impliqué ces dernières années, sa démonstration en aurait été renforcée. L’analyse sur les conditions pour vaincre Daesh est très claire et peut susciter un consensus, même si l’on ne voit pas bien aujourd’hui comment inciter plus fermement les pays arabes à s’impliquer réellement dans la lutte contre cet ennemi qui s’étend à d’autres pays et régions.

Dans un second temps, l’auteur promeut les guerres spéciales et invisibles (du type cybernétiques) pour éliminer les menaces. Les opérations spéciales sont évidemment utiles et nécessaires pour neutraliser un ennemi précis, pour gagner des batailles, mais comme l’évoquait très justement le Général Vincent Desportes dans son livre « La dernière bataille de France » (http://livres-et-geopolitique.fr/la-derniere-bataille-de-france-general-vincent-desportes-collection-le-debat-editions-gallimard-octobre-2015/), les opérations spéciales ne permettent pas de gagner des guerres si elles ne sont pas suivies d’objectifs politiques précis. Quant à la dimension cyber des conflits à venir, elle est indéniable mais elle ne demeurera qu’une dimension parmi d’autres, dont l’efficacité va aller à s’accroissant, sans pour autant suffire à elle-seule à remporter une victoire décisive.

Enfin, l’auteur se livre dans les derniers chapitres à la promotion d’un retour aux valeurs fondatrices de la nation, d’un peuple qui doit à nouveau vouloir s’engager pour défendre son pays pour éviter une nouvelle période de « drôle de guerre », car la paix se construit perpétuellement et la France demeure une cible de choix pour de nombreux ennemis, comme l’ont tristement rappelé les attentats de janvier et novembre 2015. Dommage que ce chapitre soit rempli de bons sentiments qui, tout en suscitant une adhésion de principe, ne sauraient constituer un socle suffisant pour remédier à la fragilité croissante de la France. C’est aux politiques d’élaborer de véritables stratégies, et non de simples tactiques qui perdent de leur force en peu de temps, et d’attribuer les budgets suffisants pour assurer le mieux possible à la France son intégrité physique et morale.

En résumé, « Extension du domaine de la guerre » est un livre à la fois intéressant et frustrant. Intéressant par la capacité de l’auteur à conter avec un certain talent les événements géopolitiques de ces dernières années avec une volonté de proposer une grille de lecture pour mieux en comprendre la complexité. Frustrant par la trop forte sélection des événements géopolitiques par l’auteur qui occulte des sous-continents entiers, des thèmes majeurs, un manque de hiérarchisation dans les priorités géopolitiques et un style qui affaiblit les analyses en nuance de l’auteur.


Recension réalisée le 29 mars 2016

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Fabricants d’intox (Christian Harbulot; Editions Lemieux éditeur; janvier 2016)

Fabricants_d'intox_HarbulotLes nouvelles technologies ont favorisé un accès démultiplié à l’information, permettant à toujours plus d’individus de pouvoir s’informer rapidement sur des événements qui ont pourtant parfois lieu à des milliers de kilomètres de chez eux. Pourtant, force est de constater que cette accessibilité renforcée n’est pas vraiment un gage de qualité et de véracité de l’information. En ce début de XXIème siècle, nous avons connu de nombreux cas d’intox et de stratégies de propagande qui ont abouti à des conséquences géopolitiques désastreuses, l’exemple le plus éclatant étant le mensonge américain sur la présence d’armes de destruction massive en Irak pour justifier l’invasion de ce pays.

Les stratégies de propagande ont toujours existé, mais aujourd’hui, en raison des capacités offertes de vérification de l’information, on arrive de plus en plus rapidement à repérer l’intox, même si le projet a bien été conçu à la base. Comment parvenir à être suffisamment sensible à l’analyse des informations qui nous sont quotidiennement communiquées pour éviter de croire des informations fausses et de participer involontairement à des stratégies de propagande ?

C’est l’un des objectifs du livre qui fait ici l’objet d’une recension. Son auteur Christian Harbulot est l’un des plus grands experts français de l’intelligence économique et le fondateur de l’EGE, l’école de guerre économique. Il a choisi d’intituler son ouvrage « Fabricants d’intox » avec pour sous-titre « La guerre mondialisée des propagandes », laissant à penser que son analyse portera sur les acteurs de la fabrication de l’intox et l’intérêt de cet outil dans des stratégies informationnelles. Organisé en six chapitres thématiques, il dresse un panorama général des réalités des stratégies d’intox et de propagande, prenant le risque de survoler des thématiques pourtant essentielles à la compréhension du sujet et passant trop vite sur les exemples, qui perdent parfois de leur force.

Le premier chapitre est assez théorique dans son approche et pourra en rebuter certains mais il a le mérite de poser efficacement les bases du sujet et de rappeler avant tout le dur combat des promoteurs de la guerre psychologique qui ont pendant des années étaient incompris ou plus simplement peu voire pas écoutés. Dans un second temps, l’auteur détaille le fonctionnement de la guerre de l’information des Etats-Unis qui s’est faite par le contenu dans les années 80, recouvrant « les opérations de propagande et de contre-propagande, les techniques de pression psychologique, les méthodes de désinformation, la manipulation par la production de connaissances de nature institutionnelle, académique, médiatique, sociétale (fondations, ONG) » (p.26).

C’est à partir du chapitre 2 que le propos de l’auteur se prête à une réflexion stratégique intéressante qui, à défaut d’être nouvelle, a le grand mérite de rappeler le poids de l’information dans les rapports de force. Ainsi, dans ce chapitre intitulé « l’information au bout du fusil », Christian Harbulot démontre efficacement que « la société de l’information a modifié le rapport au combat et la finalité de la guerre (…) : le fort cache l’image qui peut choquer les esprits, le faible montre celle qui sert ses intérêts » (p.41). Il cite à bon escient la période coloniale où l’on assistait à une situation pour le moins inégale : « le fort devait s’expliquer sur ses actes. Le faible avait la légitimité de la riposte » (p.45). Le fort était perdant car il était incapable de se mettre dans la peau du faible et surtout de chercher des contradictions dans la rhétorique de ce dernier, afin de l’affaiblir.

Le chapitre suivant est le plus intéressant de l’ouvrage ; il s’intitule « les fabricants de démocratie »  et permet à l’auteur de déconstruire les discours convenus répétés en boucle dans les médias et parfois dans les manuels d’histoire. Christian Harbulot remet ainsi en cause l’idée selon laquelle les Etats-Unis, contrairement à de nombreuses puissances européennes (France, Angleterre, Portugal, etc…) n’ont pas été une puissance coloniale. Il démontre avec clarté qu’entre 1846 et 1926, les Etats-Unis ont suivi une stratégie qui s’apparente clairement à du colonialisme, intervenant directement dans les affaires intérieures de pays comme le Nicaragua, l’Uruguay, la République dominicaine pour défendre leurs propres intérêts.

Dans ce même chapitre, l’auteur livre un réquisitoire précis contre le traitement de l’information appliqué à la Russie, qui fait écho entre autres au traitement par la presse française du conflit ukrainien qui n’est clairement pas un exemple de journalisme de qualité. Il revient sur le contexte des affrontements informationnels opposant les Etats-Unis à la Russie que l’on peut résumer ainsi : pour affaiblir la Russie, on insiste sur ses dérives totalitaires et la liberté d’expression que parvient difficilement à conserver la presse ; puis la presse occidentale écrit uniquement sur des aspects négatifs, omettant (sciemment ?) de contextualiser son propos, et enfin, aucune information ne sort sur les actions souterraines entreprises par les Etats-Unis dans leur stratégie de déstabilisation.

 Dans un autre registre, mais où les Etats-Unis occupent toujours un rôle essentiel, Christian Harbulot aborde la dimension géoéconomique de l’intox avec entre autres l’industrie de la sécurité informatique qui constitue selon l’auteur un enjeu majeur pour les Américains qui ont mené des attaques informationnelles d’envergure contre des entreprises comme Amesys et Vupen, utilisant des relais pour discréditer leurs concurrents, sans qu’une contre stratégie d’information soit mise en place pour les neutraliser.

Les deux derniers chapitres (« les dérapages de la société civile » et « les pertes de repère ») traitent des autres acteurs qui participent aux stratégies d’intox comme certaines ONG ou des lanceurs d’alerte qui peuvent être manipulés malgré une noble cause. L’auteur présente l’affaire du retrait de l’Accord multilatéral sur l’investissement comme la première victoire significative de campagnes de protestation organisées par la société civile. Dans une autre perspective, il évoque l’erreur de Greenpeace qui, en 1995, proféra des accusations à tort Shell et dut s’excuser. Cela montre que des ONG peuvent mal agir au nom de leurs intérêts, mais également qu’il est de plus en plus difficile de masquer ses erreurs et qu’une intox révélée peut avoir des conséquences néfastes pour son instigateur.

Une fois le livre terminé, on est assez partagé. Le livre manque sa cible, ou plutôt il s’adresse à deux types de lecteurs très différents sans répondre totalement aux attentes. Pour un novice, il peut sembler abscons par moments, l’auteur fonctionnant beaucoup par allusions, sans faire preuve de suffisamment de pédagogie. Pour un lecteur initié à ces thématiques, il pourra avoir le sentiment que les sujets sont survolés et qu’à vouloir traiter tant de thèmes dans un format assez court, on reste sur sa faim. C’est d’autant plus frustrant et dommage que l’auteur est un excellent expert de ces questions et qu’il a déjà démontré dans de précédents écrits et présentations orales qu’il peut parfaitement expliquer au plus grand nombre tout en étant rigoureux les enjeux des stratégies informationnelles.

Sans doute un autre plan eut été envisageable : pourquoi ne pas être parti de cas d’études emblématiques pour en tirer des enseignements à même d’alimenter la réflexion sur le sujet ? En abordant moins de thèmes mais en développant davantage ceux retenus, le propos aurait ainsi gagné en densité.

En conclusion, « Fabricants d’intox » est un livre utile pour exercer sa pensée critique à l’égard des médias, mais faute de développements et d’argumentaires nécessaires, il ne réussit que partiellement sa mission, à savoir « désintoxiquer le citoyen et lui apprendre à se prémunir de tous ces enfumages sophistiqués dont il est parfois la cible, parfois la victime collatérale » (4ème de couverture).


Recension réalisée le 12 mars 2016

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.lemieux-editeur.fr/Fabricants-d-intox.html

Lettres contre la guerre (Tiziano Terzani; Editions Intervalles; octobre 2015)

Lettres_contre_la_guerre_couv_v10Des ouvrages sur la guerre, ses différentes formes, ses conséquences humaines et stratégiques, on en trouve des dizaines publiés chaque mois. Ce foisonnement littéraire peut tendre à nous faire penser que la guerre est au fond une réalité dont il faudrait s’accommoder, au nom de la Realpolitik et des siècles de guerres. L’approche pacifiste est très rarement médiatisée et lorsqu’elle l’est, elle est discréditée par des « exemples historiques » censés démontrer que ceux qui étaient contre la guerre ont précipité le monde dans des périodes de chaos.

Le monde actuel connait une conflictualité croissante qui se caractérise entre autres par une dilution du temps, les conflits guerriers ayant un début, mais de moins en moins une fin déterminée, d’où le sentiment de guerres permanentes. Les médias jouent une part importante dans ce système car ils se concentrent bien davantage sur le déroulement des guerres que sur les processus de réconciliation et de pacification.

Dans ce paysage médiatico-intellectuel assez étroit, il existe cependant quelques voix pour proposer une autre manière de concevoir notre monde. L’ouvrage qui fait ici l’objet d’une recension remplit parfaitement cette mission. Ecrit il y a une quinzaine d’années, juste après les attentats du 11 septembre 2001, le livre de Tiziano Terzani « Lettres contre la guerre » demeure pourtant d’une étonnante actualité.

Organisé en huit chapitres dont sept lettres écrites en Italie, en Afghanistan, au Pakistan et en Inde, ce livre propose une grille d’analyse et de réflexion sur les maux du monde actuel et présente la non-violence comme moyen d’éviter l’engrenage dangereux dans lequel nous sommes entrés de plein pied. La force du livre réside principalement dans le fait que l’auteur avait remarquablement anticipé les erreurs que les Occidentaux allaient commettre avec les interventions en Afghanistan, en Irak, en Libye, en Syrie, etc…

Il est regrettable que les idées de Tiziano Terzani n’aient pas rencontré l’écho qu’elles méritaient dans le monde occidental ; cela aurait sans doute permis un vrai débat sur la pertinence de la stratégie occidentale vis-à-vis du reste du monde. Rappelons que la publication des « Lettres contre la guerre » a provoqué quelques remous en Italie, l’ambassadeur américain affirmant que ce livre constituait une fissure au sein de l’axe du bien, mais aussi qu’aucun éditeur anglo-saxon n’avait voulu le traduire.

Dédié à son petit-fils Novalis, le livre de Tiziano Terzani est en premier lieu une réponse aux écrits de la journaliste Oriana Fallaci qui prenait position de manière très virulente contre l’Islam. Tiziano Terzani l’accuse de nier les raisons de l’ennemi ainsi que leur humanité, conduisant à une aporie de débat. Lui cherche au contraire à insister sur la nécessité de comprendre les raisons des terroristes (ce qui ne signifie pas les accepter) et de se focaliser davantage sur « le drame du monde musulman dans sa confrontation avec la modernité, le rôle de l’Islam en tant qu’idéologie anti-mondialisation » (page 7).

Tiziano Terzani appelle à une refonte de notre mode de pensée du monde et à cesser l’approche binaire mise en exergue par l’Administration Bush avec le fameux axe du « Bien ». Il rappelle ainsi page 32 que « tant que nous penserons avoir le monopole du « Bien », tant que nous parlerons de notre civilisation comme de la civilisation en ignorant les autres, nous ne serons pas sur la bonne voie ». Cette idée, qui aujourd’hui fait sens pour beaucoup, est pourtant d’une incroyable modernité au moment où le livre est écrit. L’auteur fustige ainsi les prétendus savoirs des Occidentaux, leur propension à croire leurs propres mensonges qui aboutissent à des erreurs stratégiques manifestes. Il cite ainsi les Etats-Unis qui ont pensé, avant de se rétracter, à faire revenir le roi Zahir Shah réfugié en Italie en Afghanistan pour assurer une solution politique. Tiziano Terzani qui a fait un vrai travail de journaliste de terrain, parlant avec la population au lieu de se cantonner aux ambassadeurs,  démontre avec brio l’incohérence du projet américain et plus largement du manque d’intérêt des Occidentaux pour l’approche terrain. En voulant appliquer des schémas théoriques conçus sur des modes de pensée non universalistes, où l’Autre est négligé, les Occidentaux ne peuvent comprendre les autres puissances et leurs populations qui n’ont pas nécessairement envie de suivre le modèle de vie occidental.

La lettre de Delhi est de ce point de vue éloquente et constitue un des meilleurs passages du livre. Evoquant dans un premier temps sa déception pour ce pays qui ne parle désormais que de guerre et de mobilisation alors que c’est le pays de Gandhi, il souligne néanmoins que l’Inde « demeure, au fond, un front de résistance contre la globalisation et de défense de la diversité (…) et que par sa seule existence, elle rappelle aux Occidentaux que tout le monde ne désire pas ce que nous désirons, que tout le monde ne tient pas à être comme nous » (page 115).

A travers une galerie de rencontres, de réflexions où il évite le piège de prendre parti pour le faible ou le fort, préférant parler d’une société de haine des deux côtés, Tiziano Terzani affirme que seule la non-violence peut nous éviter un enchaînement toujours plus rapide d’erreurs stratégiques et humaines. Empreint de spiritualité en raison de ses différents voyages et de son mode de vie jusqu’à sa mort en 2004, il rappelle à juste titre que le monde a connu de nombreux progrès matériels mais guère de progrès spirituels. De même, il répond à ceux qui évoquent tous les emplois créés « grâce » à l’industrie de l’armement que l’économie ne doit pas tout résoudre et qu’il faut parfois, et avant tout, régler les questions morales. Difficile de faire passer ce message plein de bon sens aujourd’hui, surtout en France où l’on multiplie les contrats de vente d’armes avec des puissances comme l’Arabie saoudite ou l’Egypte.

Ouvrage remarquable, tant sur la forme (le choix de lettres favorise les redondances mais permet l’accessibilité au plus grand nombre) que sur le fond, les « Lettres contre la guerre » de Tiziano Terzani sont vivement recommandées. Très bien traduites, elles permettent de s’extirper d’un mode de pensée mainstream qui connaît ses limites désormais, avec des citoyens et des décideurs incapables de faire face aux drames actuels : guerres, réfugiés, etc…

Même si la partie « solutions » de l’ouvrage nous semble manquer de profondeur, le livre de Tiziano Terzani demeure un excellent manuel d’apprentissage à l’analyse globale, afin de prendre en compte les perceptions, la culture de l’Autre. Souhaitons qu’il soit lu par le plus grand nombre afin d’apporter un peu de sagesse salutaire dans un monde de conflits qui en a bien besoin.


Recension réalisée le 5 mars 2016

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.editionsintervalles.com/catalog/lettres-contre-la-guerre/

My Way (Silvio Berlusconi avec Alan Friedman; Editions Michel Lafon; octobre 2015)

My_way_Berlusconi_hdMembre fondateur de l’Union européenne, pays qui jouit d’une position géographique stratégique dans l’espace méditerranéen, l’Italie est une puissance moyenne dont on parle pourtant peu, hormis pour les stéréotypes (corruption, mafias) et les scandales qui ont émaillé la scène de la vie politique italienne à la fin du XXème siècle. Une personne incarne (tristement) à merveille les travers de l’Italie des dernières décennies : Silvio Berlusconi.

Cet homme politique est mondialement connu, moins pour ses talents de réformateur que pour ses frasques, ses multiples procès, son sens de la formule parfois malheureuse mais aussi pour l’empire médiatique qu’il a su créer et faire prospérer jusqu’à maintenant. Considéré désormais par de nombreux politologues italiens comme fini ou quasi-fini, il peut être intéressant de revenir sur le parcours du plus médiatique des dirigeants politiques italiens et de comprendre à quel point il a façonné l’Italie depuis les années 80. Le livre qui fait ici l’objet d’une recension peut nous aider dans cette initiative. Il s’agit d’une biographie / autobiographie autorisée entre Silvio Berlusconi et Alan Friedman, qui fut correspondant pour le Financial Times à Milan et qui connaît Il Cavaliere depuis plus de trente ans. C’est donc un témoignage important que propose Berlusconi et qui offre sur plusieurs thèmes une grille de lecture différente de ce qu’on a l’habitude de lire dans la presse française.

L’ouvrage s’articule autour de treize chapitres, les premiers revenant sur le parcours de Berlusconi d’un point de vue chronologique avant d’être suivis d’une dizaine de chapitres thématiques où sont traités par exemple les rapports du Cavaliere avec Vladimir Poutine, George W Bush, sa relation avec les femmes, son intervention dans le conflit libyen. Cette mise sur le même plan de sujets dits sérieux avec des parties plus personnelles peut perturber à première vue, mais cela correspond à la dimension du personnage Berlusconi qui n’est pas parvenu durant sa vie à séparer ses actions politiques de son mode de vie personnel.

Le parcours de Silvio Berlusconi débute dans l’immobilier avec une première affaire en 1961 qui lui apporte rapidement le succès à Milan (construction de Milano 2). Ses investissements lui permettent de se constituer une solide fortune (il fonde la holding familiale Fininvest) qu’il entend faire prospérer dans d’autres secteurs, et en particulier dans les médias. En effet, l’Italie des années 70 est encore sous l’emprise de la télévision d’Etat avec la RAI et Berlusconi cherche à proposer autre chose aux Italiens. Par des manœuvres habiles lui permettant de contourner le cadre juridique très rigide en matière audiovisuel, il réussit à lancer Tele Milano 58 qui, par des subterfuges techniques, donne l’impression d’être diffusée au niveau national (ce qui est illégal à l’époque) alors qu’elle n’est en fait diffusée qu’en local. Le succès est croissant avec la naissance de Canale 5 (1980) qui fait la part belle aux séries américaines, les téléspectateurs de Berlusconi partageant ainsi son américanophilie affichée. Au fur et à mesure, Berlusconi grappille des parts d’audience à la RAI, cette dernière voyant son monopole s’effriter dangereusement.

Ce succès dans les médias (avec l’empire télévisuel Mediaset que l’on connaît) est complété par une incursion dans le monde du sport avec le rachat en 1986 de l’AC Milan. Dans un pays où l’amour du football est irréfragable, Berlusconi va faire de son club une machine à succès au service de sa communication qui va lui donner les clés pour son entrée en politique. La plupart de ses détracteurs voient dans sa volonté de faire de la politique un moyen de sauver ses affaires qui faisaient déjà l’objet à l’époque d’une attention pour le moins soutenue des magistrats. Il affirme de son côté vouloir relancer l’Italie sur la voie du progrès et lui éviter le fameux « péril communiste ».

Pour les élections législatives de 1994, il fonde son parti politique de centre-droit, Forza Italia, et promet des solutions pour le chômage, l’endettement de l’Etat. Comme le rappelle Alan Friedman page 134, c’est la première fois dans « l’histoire de l’Occident, qu’un parti politique venait à être imaginé, conçu, fondé et finalement lancé à partir d’une firme importante ». Grâce à ses médias et au softpower qu’il exerce avec son équipe de football, il mène une campagne où il se met efficacement en scène, n’hésitant jamais à évoquer sa réussite personnelle pour que les électeurs lui confient leur vote. C’est une réussite et le 11 mai 1994, Berlusconi prête serment pour être président du Conseil : il ne le sera que pour un an, sa coalition se désintégrant très rapidement. Il reviendra aux affaires de 2001 à 2006, détenant le record de durée au Palais Chigi, puis de 2008 à 2011.

Son bilan politique est pour le moins négatif : le peu de réformes mises en place ne l’ont été que pour se conformer aux directives européennes. En revanche, Silvio Berlusconi a été particulièrement actif concernant sa propre personne avec la mise en place d’une dizaine de dispositifs légaux pour se protéger. Ils ont été assez efficaces puisqu’au final, Berlusconi a été reconnu plusieurs fois coupable, condamné une fois, innocenté neuf fois mais surtout, il a profité à trente-cinq autres reprises d’annulations de procédures ou de prescription. A de nombreuses reprises dans le livre, il Cavaliere évoque ces « procureurs militants » qui lui ont coûté des centaines de millions d’euros en frais de justice pour un résultat maigre au final. Pourtant, les accusations à son encontre étaient graves : liens avec la mafia, corruption, subordination de témoins, pots de vin, etc…

L’intérêt de ce « livre portrait » réside en vérité dans la vision de Berlusconi de son action en matière de politique étrangère. Il livre des éléments clés qui sont certes discutables, mais qui ont le mérite de présenter une autre analyse des faits présentés dans les médias européens par exemple. Il est de notoriété publique que Berlusconi est l’ami de George Bush Junior et de Vladimir Poutine, deux dirigeants politiques guères appréciés des opinions publiques européennes, ce qui a renforcé le côté sulfureux du personnage. Pourtant, c’est cette amitié qui a permis selon Berlusconi le succès du Sommet de Rome du 28 mai 2002 sur les relations OTAN / Russie. Il se met évidemment en scène dans le livre et exagère la portée de son action, mais force est de constater qu’il a en fin de compte été un acteur diplomatique souvent sous-estimé. Dans le même registre, il raconte avec des détails à la fois intéressants et comiques pour certains comment il a tenté de sauver Kadhafi et son régime, sans succès. Le plus intéressant dans ce récit est qu’il explique clairement que la France avait déjà tout planifié et que la fin de Kadhafi était inéluctable, car actée par Nicolas Sarkozy.

Le chapitre le plus intéressant (et le mieux construit) est le numéro 11 : « l’intrigue internationale ». Silvio Berlusconi raconte comment selon lui un complot a été monté par Nicolas Sarkozy, alors Président de la République française, et Angela Merkel, la chancelière allemande, pour l’écarter du pouvoir avec la complicité discrète mais efficace du Président de la République italienne Giorgio Napolitano. Il rappelle qu’à l’été 2011, la Deutsche Bank s’était  débarrassée de 80% de ses avoirs en obligations italiennes, fragilisant mécaniquement l’Italie qui subissait déjà de plein fouet la crise économique et financière de 2008. Il Cavaliere est donc arrivé au Sommet du G20 à Cannes (novembre 2011) affaibli politiquement, avec en face de lui un bloc uni pour le faire chuter. La directrice du FMI, Christine Lagarde, Nicolas Sarkozy et Angela Merkel font pression sur le dirigeant italien pour qu’il accepte l’aide du FMI, ce qui reviendrait à une humiliation pour lui et le pays ainsi qu’à une perte de puissance, le pays devant suivre scrupuleusement les règles édictées par l’organisation. Berlusconi résiste même s’il se doute que son sort est déjà scellé. En effet, quelques jours après le Sommet de Cannes, Giorgio Napolitano nomme Mario Monti sénateur à vie pour siéger au Parlement ce qui lui permet de le nommer Président du Conseil. La manœuvre est habile (on peut se demander si elle est démocratique, vu que Mario Monti n’a pas été élu…) car elle permet à l’Italie d’avoir un dirigeant plus en phase avec les stratégies européennes de l’époque et surtout, elle précipite la chute de Silvio Berlusconi.

Ce dernier ne va pas s’en relever, malgré quelques demi-succès électoraux. Elu pour la première fois sénateur en 2013, il est déchu de son mandat quelques mois après en raison de sa condamnation définitive dans l’affaire Mediaset. La même année, il est condamné pour incitation à la prostitution de mineure et abus de pouvoir dans l’affaire du Rubygate avant de bénéficier d’un acquittement par la Cour d’appel de Milan en 2014. Il parvient à un retour à la scène politique grâce au jeune dirigeant du PD Matteo Renzi avec qui il fonde le pacte de Nazareno (18 janvier 2014) qui fixe le cadre de la nouvelle loi électorale, mais sans parvenir à garder une influence suffisante au sein de ses rangs. On ne peut se risquer à parler de mort politique pour Silvio Berlusconi car il est toujours capable de revenir, même pour un bref instant, sur la scène politico-médiatique, mais force est de constater que l’on assiste malgré tout au crépuscule d’un homme politique complexe.

Le livre « My Way » est intéressant dans son approche, à condition de garder systématiquement une distance critique, ce que ne fait pas nécessairement le journaliste Alan Friedman qui ne s’attarde guère sur ses procès et qui n’évoque quasiment rien de l’action politique du Cavaliere. Les interviews auraient pu être construites de manière plus incisive avec des échanges directs entre les deux interlocuteurs au lieu d’une reformulation trop poussée qui fait perdre de l’intensité au discours. L’ouvrage évite l’écueil du voyeurisme et de ne se focaliser que sur les frasques de Berlusconi au profit de passages remarquables sur le parcours professionnel du dirigeant italien et sur ses initiatives en matière diplomatique. On aurait aimé plus de chapitres sur cette dimension pour laquelle les auteurs semblent avoir pris du plaisir à commenter.

Agréable à lire malgré quelques répétitions et passages descriptifs inutiles, « My Way » de Silvio Berlusconi avec Alan Friedman mérite d’être lu pour deux raisons : comprendre l’ascension et les échecs d’un dirigeant politique majeur de l’Italie et avoir des éléments de réflexion sur la société italienne qui, d’une façon ou d’autre, entre les pro et les anti Berlusconi, a été durablement marquée par le berlusconisme.


Recension réalisée le 7 février 2016

Lien vers le site de la maison d’édition:http://www.michel-lafon.fr/livre/1636-My_way.html

La dernière bataille de France (Général Vincent Desportes; Collection Le Débat; Editions Gallimard; octobre 2015)

DESPORTES_FRANCE_ARMEELa Défense française est sur le devant de la scène depuis plusieurs années maintenant : guerres en Afghanistan, Libye, Mali, RCA, forte participation à la protection des citoyens via le plan Vigipirate dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. En d’autres termes, elle est mobilisée sur de nombreux fronts, intérieurs et extérieurs avec une amplitude de missions toujours plus grande. On pourrait s’attendre à ce que ses moyens soient proportionnels à ses missions ; or il n’en est rien et même pire : plus les armées françaises sont sollicitées, plus on leur demande de procéder à des économies majeures dans leur fonctionnement, leur maintien et leur développement, à tel point que la question de la possibilité de mener à bien leurs missions, dont la guerre, est aujourd’hui clairement posée. Cette question se joint à une autre encore plus essentielle : la France a-t-elle encore à sa disposition une armée capable de la protéger durablement ?

C’est ce thème qu’aborde avec un brio peu commun le Général Vincent Desportes dans son livre « La dernière bataille de France ». Général de division de l’Armée de terre, directeur du Centre de doctrine et d’emploi des forces, puis du Collège interarmées de Défense, le Général Desportes quitte le Ministère de la Défense après avoir été sanctionné pour des propos critiques sur la stratégie américaine en Afghanistan. Il a désormais une parole libre, dont il fait judicieusement profiter le lectorat francophone.

Son livre se compose d’une dizaine de chapitres imbriqués les uns aux autres au service d’une démonstration implacable qui ne peut qu’interroger le citoyen. Elle se résume schématiquement de la façon suivante : 1. La France a désormais une armée sans moyens adéquats pour remplir ses missions 2. Pourtant elle doit faire face à un nombre accru de menaces et d’ennemis qui ne peuvent être vaincus que sur le long terme 3. La France est seule en réalité avec une Europe aux abonnés absents en matière de défense et des Etats-Unis qui pensent d’abord à leurs propres intérêts stratégiques 4. Les armées françaises sont fortement déconsidérées par le pouvoir politique alors qu’elles constituent un pilier de la Nation et qu’investir dans son industrie (cf « cœur de souveraineté industrielle »)  est positif d’un point de vue financier tout en assurant une autonomie stratégique 5. La Grande muette porte malheureusement trop bien son nom et son manque d’expression laisse croire qu’elle peut supporter toujours plus les limites alors que les armées françaises sont au bord de la rupture.

De manière plus détaillée, l’auteur part des différents livres blancs, des lois de programmation militaire et de leurs rectifications budgétaires pour alerter sur le danger qui nous guette : les armées françaises ne sont plus en mesure d’assurer les cinq fonctions stratégiques définies par le Livre blanc à savoir le renseignement, la prévention, la dissuasion, la protection et l’intervention. Le discours ne suit pas la réalité des faits, poussant même l’auteur à affirmer qu’il y a une contradiction entre notre politique extérieure et notre politique militaire. Or, pour être efficaces, celles-ci doivent se faire écho, sans quoi elles perdent mécaniquement de leur puissance.

Mais ce qu’il critique le plus, c’est en quelque sorte l’impossibilité, l’incapacité des dirigeants à penser autrement le fonctionnement de la Défense qu’en termes financiers. L’auteur rappelle que le Ministère de la Défense est celui qui a le plus souffert des coupes budgétaires ces dernières années, des réformes qui n’ont rien apporté d’autre que des complications perturbant le bon fonctionnement des armées. Il démontre clairement que l’idée selon laquelle on peut remplir les mêmes missions avec toujours moins de soldats, mais avec plus de technologie, est une utopie dangereuse qui participe à la fragilisation des armées.

En effet, l’incorporation de technologies a un coût conséquent qui est répercuté sur le nombre de personnels militaires disponibles. On arrive donc à une diminution des formats, à abandonner des pans entiers de capacités au nom d’une dérive technologique qui creuse les comptes du budget de la Défense et qui constitue selon l’auteur une « contre-productivité globale ».

D’un point de vue conceptuel, l’auteur estime que « nous avons structuré nos armées pour des guerres doctrinalement courtes ; or, nous conduisons des guerres concrètement longues. » La France aujourd’hui gagne des batailles mais perd ses guerres faute d’une stratégie clairement définie au départ et de moyens humains suffisants pour la réaliser. Car comme le rappelle le Général, ce n’est qu’au moyen de forces d’une quantité suffisante que l’on peut réellement gagner une guerre. Rappelons au passage que nous sommes passés pour l’armée de terre d’un effectif de 350 000 soldats en 1984 à 120 000 aujourd’hui. La guerre ne peut se faire avec les seuls commandos. Il faut une occupation de l’espace ciblé par des troupes nombreuses, ce dont la France n’est plus capable aujourd’hui.

Cette incapacité est en partie liée au manque de cohérence stratégique de la Défense française qui sacralise par exemple le budget de la dissuasion nucléaire, sans s’interroger sur sa finalité objective. Y consacrant entre 10 et 20% de son budget, selon les modes de calcul, elle fait de la dissuasion une fonction stratégique isolée. L’auteur, sans remettre nullement en cause le principe de dissuasion, rappelle cependant qu’ « en stratégie de défense, ce qui compte, c’est l’équilibre d’ensemble plus que la puissance de chacune des composantes. » Il questionne ainsi la pertinence stratégique de la composante aéroportée, la nécessité de normes trop élevées en termes d’efficacité pour la dissuasion qui ont des impacts économiques énormes, au détriment d’autres pans de la Défense française qui sont en souffrance.

L’auteur rappelle ainsi que de nombreux équipements (véhicules blindés) sont largement suremployés, que les personnels militaires voient leur entraînement réduit afin de répondre aux missions toujours plus nombreuses qui leur sont demandées dans des temps toujours plus courts. Ces conditions de vie des soldats et du mode de fonctionnement global de la Défense sont une faiblesse grave de nos armées, dont l’efficacité, l’attractivité pourraient en être affectées à moyen terme. Seule la possibilité donnée aux militaires de s’exprimer réellement pourrait redonner de l’espoir à des armées qui ne se sentent ni écoutées, ni comprises.

L’auteur soulève un autre problème pas forcément connu du grand public : le cantonnement aux questions purement techniques des militaires qui ont perdu de l’influence et dont on ne fait guère plus appel pour les questions d’ordre stratégique. Or, ces derniers possèdent une vision d’ensemble des réalités de la Défense contrairement aux politiques et personnels civils qui ont une autre culture de fonctionnement. Ce n’est qu’en rééquilibrant les rapports politiques / civils / militaires dans les structures de décision que l’on parviendra peut-être à trouver des solutions pour éviter à l’armée française une nouvelle débâcle.

Toutefois, l’espoir n’est guère de mise pour le Général Desportes qui déplore l’absence de vision de la France et soulève trois défauts majeurs de la défense militaire : le manque d’épaisseur stratégique, les « discontinuités » capacitaires et le déficit d’autonomie stratégique. Pour éviter la catastrophe, il faut un sursaut qui doit venir du pouvoir politique, même si ce dernier a tendance à privilégier les discours aux réformes concrètes pourtant indispensables. Seule une grave crise alerterait l’opinion publique, mais dans ce cas, cela signifierait que l’on aurait échoué en amont et que la défense de la France ne serait plus réellement assurée.

C’est d’ailleurs tout le mérite de ce livre très bien écrit et accessible à tous : nous interroger sur notre défense, sur ce pilier qui nous assure notre sécurité et dont nous pensons à tort que c’est un acquis qui n’a pas besoin d’être consolidé. Ce livre est fortement recommandé car il donne également des pistes de réflexion sur la place de la France dans le monde, sur le mode de fonctionnement de nos armées et sur notre incapacité quasi structurelle à formuler des stratégies dans le monde d’aujourd’hui.

« La dernière bataille de France » est amenée à devenir un classique de la réflexion stratégique. Souhaitons qu’il soit lu par le plus grand nombre pour éviter le pire.


Recension réalisée le 30 novembre 2015

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Le-Debat/La-derniere-bataille-de-France 

François & Angela (Nicolas BAROTTE; Editions Grasset; septembre 2015)

François&AngelaLa construction européenne est étroitement liée à ce qu’on appelle le moteur ou le couple franco-allemand. En effet, depuis ses débuts dans les années 50, l’Europe s’est faite pour de bonnes et de mauvaises raisons autour des deux principales puissances que sont la France et l’Allemagne. Lorsqu’il y a eu des crises à surmonter ou au contraire de vraies avancées, cela s’est toujours fait avec l’équipe franco-allemande, comme si leur destin était irrémédiablement lié, après pourtant de nombreuses guerres qui les avaient opposées.

Lorsque les institutions européennes ne peuvent faire face à des crises (crise économique, crise migratoire, etc…), on fait « naturellement » appel aux dirigeants français et allemand pour impulser un projet à même de rassembler les autres membres de l’Union européenne. Cela ne veut pas dire que les dirigeants français et allemand sont systématiquement sur la même ligne politique. Bien au contraire, à de nombreuses reprises, des divergences plus ou moins fortes ont été visibles entre les deux pays, mais à chaque fois, ils sont parvenus à surmonter les obstacles et à faire suffisamment de compromis pour éviter la rupture, symbole de grave paralysie de l’Union européenne.

C’est à cette entité politique et géopolitique qu’est le couple franco-allemand que s’intéresse Nicolas Barotte, journaliste au Figaro, dans son livre « François & Angela ». Remarquons que le titre n’emploie que les prénoms des dirigeants politiques, comme pour souligner la proximité qui les lie, cette idée étant renforcée par la photographie de la couverture, où l’on voit les deux dirigeants se réconforter après les attentats de Charlie Hebdo en janvier 2015.

L’ouvrage est composé d’une vingtaine de chapitres assez courts (une dizaine de pages en moyenne) mais clairs et écrits dans un style agréable. L’auteur a eu la bonne idée de ne pas commencer son livre lors de l’élection de François Hollande en 2012, mais de revenir sur la situation de chacun des protagonistes lorsque le couple franco-allemand était composé de Nicolas Sarkozy et Angela Merkel.

Tout au long de l’ouvrage, on remarque plusieurs tendances qui donnent des clés de compréhension de cette association politique par nécessité. Le couple franco-allemand se construit par l’effort, chacun devant apprendre à connaître l’autre, à comprendre son mode de fonctionnement et les limites de son pouvoir, souvent liées à des considérations nationales. C’est aussi une question de caractère, où la part de l’humain ne doit pas être sous-estimée, comme le souligne l’auteur. François Hollande et Angela Merkel ont des parcours personnels et professionnels très différents qui ont des conséquences sur leur manière de faire de la politique et de communiquer. Nicolas Barotte parvient à trouver les bonnes formules psychologiques pour montrer ce qui les rapproche et ce qui les éloigne.

Mais il ne se contente pas de faire un portrait croisé des caractères de chacun. A travers le récit des épreuves qu’ils ont dû surmonter (crise économique européenne, réforme des institutions européennes, crise ukrainienne, etc…), il montre avec brio les rapports de force qui sous-tendent la relation franco-allemande et qui expliquent indirectement la capacité du couple à peser efficacement ou non sur des choix stratégiques pour l’Union européenne. Ce qui transparaît en filigrane du livre, c’est que la France est une puissance politico-militaire qui perd de son influence en raison d’une situation économique problématique et inquiétante, tandis que l’Allemagne affirme son statut de puissance économique majeure mais sans oser devenir le leader politique européen que beaucoup attendent.

L’Allemagne mène une partition délicate avec son partenaire car elle ne peut fermer les yeux ni sur l’absence de réformes structurelles concrètes de ce dernier ni sur son non-respect des exigences européennes en matière de déficit, sous peine de perdre de sa crédibilité auprès des autres membres de l’Union européenne. Mais elle ne peut également être trop directe et menaçante dans ses critiques vis-à-vis de la France (ce dont profite allégrement cette dernière) sous peine de voir son image écornée au sein de l’opinion publique française qui y verrait un diktat. L’auteur ne cherche pas à choisir un camp qui serait « mieux » qu’un autre et ce qui fait la force du livre : il dresse un constat précis des forces et faiblesses de chacun, démontrant au final que ces deux pays voient les faiblesses de l’un compensées par les forces de l’autre. Ainsi, la France assume son statut de puissance militaire en intervenant sur de nombreux théâtres d’opérations (Afrique, Moyen-Orient) ce qui a un coût financier conséquent, et l’Allemagne apporte son soutien économique et logistique, mettant de côté dans ce cas ses critiques sur la rigueur budgétaire que la France devrait suivre.

On note à la lecture de l’ouvrage chez Angela Merkel un vrai sentiment européen, que l’on ne retrouve guère malheureusement chez les responsables politiques français qui font de l’Union européenne la raison des problèmes qu’ils ne parviennent pas à régler. L’Allemagne vise à renforcer l’Union européenne, un moyen pour elle de maintenir sa position économique, mais sans vouloir appliquer un modèle allemand à l’Union européenne ce qui est important de préciser. Le couple Hollande / Merkel a connu des hauts et des bas, comme le décrit très bien l’auteur, mais il se pérennise même si l’on peut craindre des distorsions de plus en plus fortes à contenir. Alors que le président français a une côte de popularité faible et ne parvient pas à fixer une stratégie à même de relancer l’économie française, la chancelière allemande bénéficie d’un soutien qui ne se dément pas malgré ses mandats successifs, aidée il est vrai par un modèle économique performant quoique perfectible.

Si la France ne parvient pas à se réformer (les conseillers d’Angela Merkel pensent qu’elle peut le faire pourtant !), elle risque de se crisper lors de ses échanges avec l’Allemagne car elle aura de moins en moins de marges de manœuvre, tandis que l’Allemagne devra, à contrecœur, assumer son rôle de première puissance européenne avec un risque de germanophobie nuisible à l’Union.

Au final, grâce à nombreux entretiens avec des responsables politiques et des conseillers des deux pays, Nicolas Barotte réussit à nous décrire les coulisses du couple franco-allemand, pivot de l’Union européenne. Malgré un plan qui nous semble perfectible et qui n’empêche pas les redites, l’auteur signe un livre très intéressant et utile pour qui veut comprendre la mécanique franco-allemande.


Recension réalisée le 13 novembre 2015

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.grasset.fr/francois-et-angela-9782246811251

Comprendre le monde, les relations internationales pour tous (Pascal BONIFACE; Editions Armand Colin; mars 2015)

Comprendre_le_mondeLa part des événements géopolitiques dans le traitement de l’actualité internationale est de plus en plus conséquente. Les médias, conscients de l’intérêt des citoyens pour ces événements, cherchent à faire preuve de pédagogie en expliquant les enjeux géopolitiques de tel ou tel conflit armé, de telle ou telle négociation diplomatique. Ils sont cependant bridés dans leur démarche salutaire par trois facteurs : la nécessité d’expliquer dans l’instant, voire en continu, la limite temporelle (quelques minutes à la télévision ou à la radio) et physique (quelques milliers de signes pour la presse) des formats des médias, le manque chez certains d’une prise de recul suffisante pour apprécier à sa juste valeur un événement géopolitique.

Ces trois facteurs peuvent conduire à une sous ou à une sur-interprétation des phénomènes géopolitiques, voire carrément à des erreurs d’analyse. Dans un ouvrage intitulé 50 idées reçues sur l’état du monde (Recension disponible à cette adresse http://livres-et-geopolitique.fr/50-idees-recues-sur-letat-du-monde-edition-2015-pascal-boniface-editions-armand-colin-avril-2015/), Pascal Boniface revenait sur ces argumentaires répétés en boucle mais qui n’étaient que des caricatures de la réalité. Poursuivant son travail de vulgarisation auprès du grand public de l’analyse géopolitique, l’auteur propose à travers l’ouvrage ici présenté un véritable manuel de géopolitique accessible à tous, comme le rappelle le sous-titre (« les relations internationales pour tous »).

Le titre de l’ouvrage (« Comprendre le monde ») laisse suggérer une forte ambition au niveau du contenu et on peut dire que le pari est réussi. Pascal Boniface a construit son livre autour de quatre grandes thématiques : le cadre la vie internationale (mise en perspective de la mondialisation, définition des acteurs), les puissances, les défis globaux (réchauffement climatique, distorsions économiques, etc…) et enfin le débat sur les valeurs qui aborde la question de la démocratie (son universalité et sa perception), les enjeux juridiques et géopolitiques de la souveraineté et de l’ingérence, et pour finir la place de la morale et de la Realpolitik dans les relations internationales.

Bien que structuré de manière thématique et autonome, il convient de lire dans l’ordre et dans l’intégralité le livre car de nombreux arguments et démonstrations font écho aux chapitres précédents. Il y a une certaine progression qui permet au lecteur, et c’est le but ultime de l’ouvrage, de se forger sa propre réflexion sur les enjeux qui façonnent les relations internationales. L’auteur veille à lier systématiquement approche factuelle et analyse critique pour en tirer des enseignements. Les parties sur les notions de souveraineté et d’ingérence sont les plus réussies, de même que celles sur la morale et la Realpolitik où l’auteur évite soigneusement une approche binaire.

Les cartes proposées sont claires, mais insuffisantes au regard des enjeux évoqués dans le livre. On peut regretter également l’absence d’une bibliographie qui aurait permis au lecteur d’approfondir à sa guise certains chapitres. Parmi les défis globaux, on pourrait suggérer en vue d’une nouvelle réédition (la recension se base sur la troisième réédition, preuve du succès du livre) un chapitre spécifique sur les enjeux énergétiques, voire un sur les nouvelles technologiques qui sont certes évoquées tout au long du livre mais qui ne font pas l’objet d’un traitement spécifique.

Bien que la géopolitique soit devenue un champ d’études « à la mode », il n’y a que peu de livres qui proposent une vision d’ensemble des enjeux géopolitiques en étant à la fois accessibles au grand public et très utiles pour des étudiants de licence et de master souhaitant questionner leurs connaissances des relations internationales. Pascal Boniface comble ce vide brillamment et son livre est amené à devenir un classique, comme en témoignent ses multiples rééditions.

PS : L’auteur de la recension précise travailler dans le Think Tank (IRIS) dirigé par l’auteur du livre.


Recension réalisée le 23 juillet 2015

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.armand-colin.com/comprendre-le-monde-3e-edition-les-relations-internationales-pour-tous-9782200600839 

Trafiquants d’hommes (Andrea DI NICOLA, Giampaolo MUSUMECI; Editions Liana Levi; mai 2015)

Wet Eye GlassesL’actualité internationale est marquée de manière intense ces derniers mois par la catastrophe humanitaire des migrants qui tentent au péril de leur vie de traverser la Méditerranée pour rejoindre l’Europe via l’Italie. Des milliers réussissent, des milliers d’autres meurent après un voyage de plusieurs mois, de milliers de kilomètres pour certains qui ont traversé des pays, pris de grands risques pour espérer un avenir meilleur pour eux et leurs familles.

Les médias multiplient les reportages, décrivant les conditions de vie difficiles des migrants une fois arrivés en Europe (souvent d’abord à Lampedusa), filmant les bateaux qui attendent les secours, les centres d’accueil bondés, etc… Mais ils ne font que décrire (et de manière partielle trop souvent) la fin d’un processus complexe, ce qui a pour effet chez le spectateur d’éprouver de l’empathie pour le sort des migrants mais sans lui permettre d’avoir une vraie réflexion sur un phénomène aux conséquences géopolitiques puissantes et largement sous-estimées.

C’est tout le mérite du livre d’Andrea Di Nicola et de Giampaolo Musumeci, « Trafiquants d’hommes » : partir des passeurs ou plus précisément des « trafiquants d’hommes » (titre de l’ouvrage) pour mieux comprendre la mécanique redoutablement efficace de ce commerce qui, selon les estimations, rapporte entre 3 et 10 milliards de dollars par an. Les auteurs, l’un enseignant à l’Université de Trente, l’autre reporter, n’hésitent d’ailleurs pas à employer l’expression provocatrice d’ « agence de voyages » pour qualifier ce trafic d’êtres humains.

Le livre évite plusieurs écueils : faire du sensationnalisme (à l’image de Roberto Saviano dans Gomorra), se concentrer sur Lampedusa et simplifier les problématiques posées par ce phénomène pour être accessible. A sa lecture, on est frappé par l’aspect tentaculaire et en grande partie décentralisé de ce commerce parfaitement illégal, qui semble dans certains pays participer pourtant à la structuration de l’économie tant il est vrai que beaucoup de familles vivent de ce système. A la manière d’un roman policier, on suit différents personnages, tous des acteurs de ce commerce aux rôles plus ou moins importants, qu’ils soient en Europe de l’Ouest, en Afrique centrale, en Libye, en Croatie, etc… Les auteurs se sont entretenus avec eux et ont retranscrit leurs témoignages tout en contextualisant ces derniers, afin de rester toujours en alerte devant les dires de certains qui cherchent à se vanter ou à se dédouaner de leurs actions coupables.

Les auteurs, après un travail difficile d’enquête et de mise en confiance avec les différents protagonistes, proposent (pour la première fois en France à notre connaissance) une description d’une précision sans commune mesure du trafic d’êtres humains : qu’il s’agisse de la manière dont les migrants cherchent leurs passeurs, la façon dont ces derniers s’organisent entre eux (chacun a une tâche et une spécialisation bien déterminées, c’est qui fait leur efficacité), comment les chefs blanchissent l’argent perçu, les auteurs analysent chaque processus en démontrant qu’une approche binaire serait absurde et qu’il convient plutôt de penser en terme d’ « intérêts » pour chaque protagoniste.

En une dizaine de chapitres, on a un panorama du « trafic d’hommes » avec les spécificités de chaque entité, que cela soit lié à des considérations géographiques, culturelles économiques ou géopolitiques : on y côtoie des figures connues comme Josip Loncaric, à la tête d’un véritable empire et qui semble incarner à lui tout seul la puissance de ce commerce et surtout la faiblesse de la coopération européenne pour mettre un terme à ses agissements, de même que l’on suit El Douly, originaire d’Egypte qui a monté son « commerce », ou bien Tom un quadragénaire irlandais qui s’est lancé aussi dans cette aventure. Certains sont lucides sur le caractère illégal de leur démarche, d’autres moins, indiquant que grâce à eux, les migrants peuvent aspirer à une vie meilleure…

On ressort du livre frappé par la puissante structure de ce commerce, qui s’adapte rapidement aux événements géopolitiques, dont les membres s’équipent pour aider ceux qui sont arrêtés par la justice, et dont la « prospérité » semble malheureusement irréfragablement acquise. Le choix éditorial des auteurs de se mettre à hauteur des trafiquants est très pertinent car ils livrent une lumière crue et complexe sur un phénomène mondial.

Qui veut essayer de comprendre le trafic qui se cache (de moins en moins) derrière les voyages des migrants a tout intérêt à lire ce livre intelligent, passionnant, et parfaitement traduit. On ne peut qu’espérer un second tome, où les auteurs s’attarderaient cette fois à décrire en profondeur les freins que la justice et la police rencontrent pour limiter (mettre fin semble impossible) la croissance de « la plus grande et la plus impitoyable « agence de voyages » du monde ».


Recension réalisée le 21 juillet 2015

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.lianalevi.fr/f/index.php?sp=liv&livre_id=532

Un nouveau rêve américain, ou la fin du mâle blanc? (Sylvain CYPEL; Editions Autrement; mars 2015)

Rêve_US_CypelLes Etats-Unis fascinent, agacent : première puissance mondiale à plus d’un titre (militaire, diplomatique, économique, culturelle cf soft power), leur influence se manifeste dans le monde entier et ce dernier scrute à des degrés divers les événements américains, même lorsqu’il s’agit de politique intérieure. On se souvient aisément de la première élection à la présidence de Barak Obama, dont la campagne avait été suivie, commentée en détails et en continu dans des dizaines de pays. Cela avait permis de mieux connaître ce pays, dont au final nous n’avons qu’une vision superficielle, voire caricaturale, avec peu d’enquêtes de terrain qui souvent restent autour des mêmes thèmes (Silicon Valley, armes à feu, etc…).

Le livre qui fait ici l’objet d’une recension apporte de très nombreuses connaissances et analyses, à même de nous aider à participer au débat sur ce qu’est l’Amérique aujourd’hui et sur ses perspectives futures. Journaliste spécialiste des Etats-Unis, Sylvain Cypel a intitulé son ouvrage « Un nouveau rêve américain » avec pour sous-titre « ou la fin du mâle blanc ? » : l’auteur y mêle avec une très grande qualité des analyses démographiques, économiques, sociétales et culturelles.

Il ne s’agit pas d’un livre sur la politique américaine, sur la géopolitique des Etats-Unis, mais bien un livre sur ce que sont les Américains, sur leur manière de se percevoir entre eux et vis-à-vis du pouvoir, sur leur nouvelle place dans la société dans une période post-crise économique, dont les conséquences sont trop souvent analysées de manière simpliste en Europe.

L’ouvrage se découpe en sept chapitres thématiques (Le bouleversement démographique / L’exceptionnalisme américain en crise / L’identité malheureuse de l’homme blanc / Le mâle blanc en colère / Des nouveaux latinos culturellement différents / Obama une ère post raciale vite avortée / Vers une Amérique hybride ?) qui peuvent se lire séparément, bien qu’une lecture complète soit fortement recommandée car l’auteur avance ses arguments au fur et à mesure pour donner du poids à sa thèse d’une « Amérique hybride » (hybride à plusieurs niveaux très bien décrits).

Sylvain Cypel questionne la place de l’homme (« mâle ») blanc dans une société multiraciale où la population blanche sera minoritaire dans trente ans, devant vivre avec d’autres minorités (noire, latino, asiatique) qui s’inscrivent toujours plus dans le mode de vie américain, bien que de puissantes disparités existent avec en particulier la minorité noire qui ne parvient pas à suivre la cadence et à avoir des perspectives futures optimistes. L’auteur analyse également la distance accrue homme / femme chez la « race blanche » avec des conséquences majeures en terme d’éducation, de conception de la société, de vote lors des élections, etc…

L’homme blanc semble se replier sur lui-même : ne parvenant pas à se remettre de la crise de 2008 où les emplois les moins qualifiés sont désormais pris d’assaut par d’autres ensembles raciaux, il cherche à créer des barrières vis-à-vis de ses concitoyens, ne se reconnaissant plus dans une Amérique dont sa vision est pour le moins erronée (les Etats-Unis ont toujours été une terre d’accueil pour les migrants avec des paramètres sociaux-historiques différents il est vrai).

Les cartes sont également rebattues avec le métissage de la population qui pose de sérieux problèmes à ceux qui veulent à tout prix catégoriser des groupes de population, alors que ces derniers fondent de plus en plus de familles avec d’autres groupes. La vraie question posée dans le livre de Sylvain Cypel porte sur le modèle américain, sur ce qu’il appelle le « nouveau rêve », que les Etats-Unis doivent inventer ou plutôt réinventer. Ce n’est pas un projet simple, bien au contraire, car il doit éviter d’exclure tout en maintenant une cohésion nationale et en luttant avec plus d’efficacité que maintenant contre les déséquilibres économiques et sociaux.

A l’aide d’une cartographie d’excellente qualité réalisée par Aurélie Boissière, Sylvain Cypel dresse un portrait tout en finesse et d’une rare intelligence de l’Amérique que nous ne connaissons pas véritablement. Il ne cherche pas forcément à donner de réponses à des problèmes d’une grande complexité, mais il donne des clés de lecture solides pour que le lecteur puisse mieux appréhender les réalités sociétales des Etats-Unis.

« Un nouveau rêve américain » réussit le tour de force d’être à la fois très accessible pour un néophyte grâce à une écriture simple mais non simpliste qui questionne efficacement les concepts clés du débat, et d’être également très utile pour tout étudiant ou chercheur qui veut comprendre les tendances lourdes qui structurent un modèle américain en pleine refondation.

Le livre de Sylvain Cypel est un livre brillant, précurseur sur son sujet, dont la lecture est vivement conseillée, aussi bien pour mieux connaître l’Amérique que pour questionner dans les autres pays la place des minorités et leur participation au modèle national.


Recension réalisée le 18 juillet 2015

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.autrement.com/ouvrage/un-nouveau-reve-americain-sylvain-cypel

L’Etat islamique, Anatomie du nouveau Califat (Olivier HANNE, Thomas FLICHY DE LA NEUVILLE; Editions Bernard Giovanangeli Éditeur; novembre 2014)

etatislamiqueLa littérature sur l’Etat islamique ou Daesh commence à être de plus en plus riche, ce qui est une bonne chose pour qui cherche à comprendre la menace que constitue cette entité et contre qui aucune réelle stratégie n’a porté ses fruits, voire n’a été réellement élaborée jusqu’à présent. On côtoie des livres décevants (voir cette recension http://livres-et-geopolitique.fr/le-califat-du-sang-alexandre-adler-editions-grasset-novembre-2014/) et des livres de qualité (voir cette recension http://livres-et-geopolitique.fr/le-retour-des-djihadistes-patrick-cockburn-editions-equateurs-documents-novembre-2014/). L’ouvrage qui fait l’objet ici d’une recension s’inscrit clairement dans cette seconde catégorie.

Le titre du livre, l’Etat islamique, et surtout son sous-titre Anatomie du nouveau Califat promettent beaucoup et ne déçoivent guère : en effet, les deux auteurs, Olivier Hanne et Thomas Flichy de la Neuville, ont adopté une approche multifactorielle (historique, culturelle, religieuse, sociétale) à même de donner des clés pour mieux cerner la réalité dangereuse que constitue l’Etat islamique.

Leur analyse rappelle à juste titre que Daesh est né du chaos irakien en 2003 ; la faillite de l’Etat irakien a permis l’émergence de groupes terroristes djihadistes qui ont pu se développer relativement rapidement, profitant au passage d’une gouvernance catastrophique avec Nouri al-Maliki qui a favorisé l’opposition chiite / sunnite par sa politique communautariste. Mais à la différence d’un groupe comme Al-Qaïda qui avait pour stratégie d’agir sur tous les continents sans un réel ancrage local, l’Etat islamique (EIIL pour Etat islamique en Irak et au Levant créé en 2013 qui a succédé à l’Etat islamique d’Irak fondé en 2006) a pour but de s’implanter localement et durablement dans un espace qui se trouve aujourd’hui à cheval sur la Syrie et l’Irak.

Sa montée en puissance et sa prise de leadership sur Al-Qaïda se sont réalisées « grâce » à la guerre en Syrie, où Daesh a montré de redoutables qualités : à la tête de troupes toujours plus nombreuses et très motivées (à la différence de l’armée irakienne qui s’est enfuie lors de la bataille de Mossoul par exemple alors qu’elle était bien plus nombreuse et mieux équipée), Daesh parvient à s’emparer grâce à un armement efficace de villes stratégiques (Raqqa en Syrie par exemple) et à y imposer ses règles de vie. Ses victoires rapides et sa capacité à imposer sa loi s’expliquent par deux facteurs majeurs : une brutalité dans les combats et dans le traitement réservé aux ennemis (militaires, religieux, etc…), ainsi qu’une guerre de propagande parfaitement orchestrée (Daesh est l’organisation la plus efficace en la matière aujourd’hui) qui inspirent la crainte au sein des populations civiles.

Ce proto-état qui se dessine est évidemment source d’un accroissement des tensions dans la région avec une redistribution des pouvoirs. Le problème est que bien que les Etats de la région considèrent Daesh comme une menace pour la stabilité de leur pouvoir, ils ne sont pas forcément d’accord sur les raisons de cette menace et surtout beaucoup se satisfont des crises que pourraient connaître leurs voisins. Pourtant, il y urgence à agir collectivement, car après l’Irak (qui n’a d’état que le nom désormais), la Syrie (qui résiste grâce à Bachar Al-Assad et aux forces kurdes), d’autres pays risquent d’être les prochaines cibles de l’Etat islamique : l’Arabie Saoudite, la Jordanie et sans doute des pays du Maghreb, où les groupes terroristes se développent de plus en plus.

Cet état en construction a une dimension historique et religieuse importante, qui participe de sa tentative de légitimation. Le terme de califat n’est pas anodin, de même que les mots et les symboles employés par l’émir Abu Bakr al-Baghdadi qui s’emploie à établir des connexions avec une version (biaisée il est vrai) d’un islam médiéval rigoriste, voire fanatique. C’est sans doute la partie de l’ouvrage la plus intéressante car elle apporte un degré d’analyse sur cette dimension religieuse et surtout sur cette propagande religieuse que l’on ne retrouve pas ailleurs, et ce sans tomber dans la caricature. Sa lecture est tout à fait complémentaire d’autres bons livres comme celui de Patrick Cockburn.

Publié en novembre 2014, l’Etat islamique, Anatomie du nouveau Califat est un livre rigoureux aux analyses pertinentes qui se vérifient. L’exercice est d’autant plus périlleux que les événements sont en cours et qu’il est difficile d’avoir du recul et de sortir du simple factuel. Pourtant, les deux auteurs réussissent brillamment l’exercice via une réflexion historique qui révèle les tendances lourdes de cette entité terroriste et des enjeux géopolitiques de la région. C’est suffisamment rare pour être souligné.

Très bien écrit, adoptant un plan classique mais efficace (l’avènement de l’Etat islamique, le Califat islamique, la recomposition du Moyen-Orient), ce livre mérite d’être lu et relu pour aider à la réflexion et compléter les informations des médias. Tout au plus regrettera-t-on la clarté des cartes (pourtant très utiles) et le niveau des scénarii en guise de conclusion qui, bien que très intéressants, auraient mérité quelques pages de détails supplémentaires.


Recension réalisée le 22 juin 2015

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.bgedition.com/detailboutique.do?prod=BG145 

La théorie de la tartine (Titiou LECOQ; Editions Au diable Vauvert; mars 2015)

Théorie_de_la_tartinePour comprendre le cyberespace, les enjeux du numérique pour le citoyen, on consulte généralement des ouvrages écrits par des universités ou par des praticiens aux profils souvent techniques avec un discours peu accessible au grand public. Pourtant, les enjeux du numérique ne doivent pas demeurer la chasse gardée d’une minorité experte car ils ont des impacts sur l’ensemble de la société. Peu de romans se sont intéressés réellement au thème du cyberespace avec succès ; on pensera notamment à Cyber China de Xiaolong Qiu (la recension est disponible à cette adresse : http://livres-et-geopolitique.fr/cyber-china-xiaolong-qiu-editions-liana-levi-mai-2012/) qui donnait un aperçu de la réalité cybernétique chinoise à travers un roman policier de bonne facture.

L’ouvrage qui fait ici l’objet d’une recension s’inscrit dans le même esprit et mérite toute notre attention. On y suit l’histoire de trois personnages bien identifiés (voire caricaturaux par moments, mais le trait exagéré de l’auteur participe de la mise en valeur des failles de ses personnages) : Marianne, dont une sextape est diffusée en ligne par un ex, Christophe, un journaliste pétri de contradictions et qui doit mettre son idéal journalistique en accord avec les impératifs économiques de la presse en ligne et enfin Paul, un adolescent en rupture avec sa famille et l’école. Ces trois personnages vont interagir lorsque Marianne va solliciter l’aide de Christophe qu’elle avait connu auparavant pour bloquer la diffusion de sa sextape et que ce dernier va demander l’aide technique de Paul. L’auteur, sérieuse connaisseuse du cyberespace, livre un récit crédible, à la fois grave par les thèmes abordés (usurpation d’identité numérique, l’emploi dans les NTIC, les dérives de l’économie numérique) et drôle lors des discussions en ligne entre Marianne et Paul.

On suit ces personnages à dix années d’intervalle pour constater la fragilité de leur existence, perdus dans un monde numérique et réel qui semble les dépasser et les conduire dans une spirale négative. Paul, le spécialiste technique, fait le mauvais choix en gagnant sa vie de manière illégale dans le cyberespace via un site d’arnaques. Cet argent facile lui permet d’être autonome dans sa vie, bien qu’elle affecte son comportement, le rendant associable,  peureux, suspicieux. Sa fin est à l’image de beaucoup de réalités dans le cyberespace : sa perte est causée par un facteur humain, et non par un facteur numérique, à l’image des cyberattaques.

Quant à Christophe, c’est le portrait d’un journaliste qui renonce à son idéal pour répondre aux besoins matériels de sa famille, qui s’agrandit au cours du roman avec la naissance de son deuxième enfant. L’auteur nous donne une image pleine de sensibilité de ce personnage qui perd sur les deux tableaux, broyé par une économie numérique qui le dépasse et qui ne peut tolérer les risques courageux et trahi par sa femme. En résumé, une succession de mauvais choix qui le conduisent à une situation bien pire qu’au début du roman.

Le personnage à l’inverse qui semble s’en sortir est Marianne ; il est vrai qu’elle partait de loin vu que le problème à l’origine vient d’elle et qu’elle a embrigadé, directement ou pas, les autres protagonistes dans son combat pour être oubliée et oublier son erreur passée. Son personnage évolue en profondeur au fur et à mesure du roman et grimpe en intensité dans la seconde partie, lorsqu’elle est maman d’un enfant eu avec un ami homosexuel. Elle poursuit ses piges pour la presse, mais sa situation demeure précaire et elle en vient, consciemment ou pas, à s’insérer de plus en plus dans la vie de ses camarades d’infortune.

Vol d’identité numérique, place de l’humain dans le cyberespace, pouvoirs et démesure du cybernaute, génération Internet, les relations sociales et l’amour à l’ère du numérique sont autant de thèmes brillamment décrits dans La théorie de la tartine par Titiou Lecoq à travers ses personnages attachants, fragiles, perdus.

Ecrit dans un style « numérique » et vif, Titiou Lecoq arrive en peu de mots à nous décrire les sentiments complexes de ses personnages. De façon plus ou moins lointaine, ce roman peut nous faire penser au roman Le Monde de Sophie de Jostein Gaarder, ouvrage initiatique et vulgarisateur sur notre place dans le vaste monde numérique dans le cas présent. On peut le conseiller aussi bien à des novices curieux de l’ère numérique que nous vivons, qu’à des personnes attachées aux questions numériques qui prendront plaisir à lire ce roman léger qui traite de sujets complexes.


Recension réalisée le 16 juin 2015

Lien vers le site de la maison d’édition: http://audiable.com/boutique/cat_litterature-francaise/la-theorie-de-la-tartine/

50 idées reçues sur l’état du monde édition 2015 (Pascal BONIFACE; Editions Armand Colin; avril 2015)

BONIFACE 50 idées reçuesL’intérêt pour la compréhension des relations internationales touche depuis plusieurs années un public toujours plus large, qui cherche à comprendre les mécanismes qui régissent les conflits, les rapports de force entre acteurs étatiques et non étatiques, etc… Ce public a à sa disposition une littérature de plus en plus riche et surtout des médias qui consacrent un temps conséquent aux questions géopolitiques. Cependant, pour des questions aussi bien pratiques qu’éditoriales, ces médias doivent concentrer en un minimum de temps un maximum d’informations et d’analyses, le tout bien souvent alors que l’événement géopolitique vient à peine de commencer. Cela conduit à des analyses vides de sens, caricaturales, voire mensongères parfois !

Le même phénomène se produit avec les livres traitant des questions internationales. On part souvent du principe qu’à partir du moment où un livre est publié, c’est que ce qui est écrit à l’intérieur est sûr, vérifié et juste. Or, de nombreux livres, prétendant pourtant livrer des analyses approfondies, doivent susciter un vif esprit critique chez le lecteur, tant leur qualité varie. Il suffit de s’intéresser aux différents livres sortis sur Daesh par exemple pour se rendre compte du nombre de points de vue exprimés, certains ne reposant que sur les convictions de leurs auteurs…

Le citoyen curieux de comprendre son monde doit donc faire preuve de prudence et n’avoir de cesse de s’interroger sur le sens des faits présentés dans un média. C’est à cet exercice compliqué mais nécessaire d’un point de vue intellectuel que nous invite Pascal Boniface dans la réédition de son ouvrage « 50 idées reçues sur l’état du monde ». Directeur de l’IRIS (l’auteur précise y travailler), un think tank français sur les questions stratégiques, Pascal Boniface revient dans un ouvrage court et précis sur cinquante idées reçues que l’on entend souvent, mais qui après analyse de l’auteur, nous obligent à repenser notre connaissance des relations internationales.

L’auteur rappelle en introduction que son ouvrage a évolué, avec de nouvelles idées reçues qui prennent le relais sur d’autres qui ne méritent plus d’être mises en lumière, le grand public ayant désormais (d’après l’auteur) les outils à sa disposition pour les repérer et les réfuter. Balayant un nombre impressionnant de sujets (de l’Europe à l’Afrique, de l’ONU à la Realpolitik en passant par le terrorisme, la mondialisation…), l’auteur interpelle sans cesse son lecteur qui a accès dans un premier temps à l’idée reçue avant de lire l’analyse du directeur de l’IRIS.

La démonstration est toujours rigoureuse, bien que l’exercice soit compliqué puisque chaque sujet est traité en deux-trois pages, avec le risque de rester parfois dans du général (cf l’idée reçue « Le monde progresse »). Les passages sur les questions nucléaires, les conflits, la perception occidentale des enjeux internationaux nous semblent les plus aboutis, obligeant le lecteur à s’interroger sur sa manière de penser le monde, qui se fait souvent à travers un prisme national, culturel.

Ouvrage solide et clair, « 50 idées reçues sur l’état du monde » évite d’être simpliste tout en demeurant facile d’accès. Il est à conseiller aussi bien à des étudiants en relations internationales déjà aux faits des enjeux géopolitiques qu’à des citoyens désireux de ne plus simplement écouter des « spécialistes » mais de se forger un esprit critique. On pourrait souhaiter pour une prochaine édition (voire un livre spécifique sur le sujet) que l’auteur explique pour chaque idée reçue comment elle s’est construite, par quels mécanismes elle a pu croître au point de devenir une « vérité » pour beaucoup.


Recension réalisée le 5 mai 2015

Lien vers le site de la maison d’édition: http://www.armand-colin.com/50-idees-recues-sur-letat-du-monde-edition-2015-9782200601461